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Quand la transnationale domine le monde

Quand la transnationale domine le monde
Reuters

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Alain Deneault est un intellectuel incontournable du Québec contemporain. Alors que tout semble présentement bloqué chez nous, au sens figuré comme au sens propre en ces lendemains de tempête, on peut au moins se consoler en se disant que nous avons quelques penseurs qui valent le détour. Si Deneault est l’auteur de plusieurs pamphlets assez courts, sa principale qualité est aussi de savoir enquêter. Deneault ne rechigne pas à creuser, à amener des faits et à présenter des données, étant donc à mille lieues de se contenter de rester dans le confort d’un univers fait uniquement de concepts. Ce fut le cas dans ses nombreux travaux sur les paradis fiscaux, comme dans son ouvrage sur le pillage de l’Afrique par les grandes entreprises canadiennes. C’est également le cas de son dernier ouvrage, consacré au géant pétrolier Total. De quoi Total est-elle la somme ? Multinationales et perversion du droit est le résultat d'une codirection entre les éditions Écosociété au Québec et Rue de l'échiquier en France.

Au XXème siècle, la corporation a connu une expansion continuelle (je recommande au passage l’exceptionnelle synthèse de François L’Italien consacré à ces organisations capitalistes). Celle-ci en est venue à acquérir une très grande puissance tant sur le consommateur -du Père Noël à la banlieue, on ne compte plus ses inventions transformant radicalement les collectivités- que sur les pouvoirs publics. À partir de la décennie 1970, sa structure changera pour ne plus être soumise aux volontés des patrons mais bien à celles des actionnaires. Les fonds d’investissement s’y enrichiront, alors que la corporation deviendra le théâtre permanent de transactions et de spéculation. Plusieurs entreprises doivent aujourd’hui une plus grande part de leurs profits à leurs actions financières qu’à leurs activités productives. Les entreprises seront alors soumises, dans leur fonctionnement même, au seul objectif de la croissance illimitée. Le modèle de la transnationale s’est alors propagé dans cette course à la taille et aux volumes de production les plus importants. Pour pouvoir produire en masse, la multiplication des marchés était nécessaire. Riche et puissante, la corporation était alors devenue une nouvelle entité souveraine, dont l’expansion passait nécessairement par son émancipation d’une autre souveraineté, celle de l’État. Depuis la Guerre froide, les traités de « libre-échange » offrent un statut privilégié aux « investisseurs étrangers » en leur permettant de mettre les États devant les tribunaux si ceux-ci avaient la mauvaise idée d’adopter des politiques qui pourraient porter atteinte à leurs profits. Protéger l’environnement et la santé publique, par exemple...

Dans son livre, Deneault propose donc une étude de cas avec Total. Cette dernière est présente dans plus de 130 pays, utilisés comme de simples bases à investissement, disposés à subir les actes méprisables des dirigeants de l’entreprise. Et les révélations sont foudroyantes. On y apprend toutes les bassesses que Total a été prête à entreprendre pour augmenter sans vergogne ses profits. Plusieurs sont purement et simplement étonnantes, dignes d’un film hollywoodien (mais en plus intelligent...). C’est avec beaucoup moins de surprises qu’on apprendra cependant que Total se livre aussi à ces actes ordinaires que sont la pollution des territoires et la délocalisation quand la logique mercantile l’exige.

On se dira dès lors que la loi ne peut permettre tout cela, que ça n'a aucun sens. Et pourtant, comme Deneault nous l’indique, le droit est bien souvent au contraire aménagé pour permettre à la corporation de faire comme bon lui semble. Dans le système économique mondial, le domaine juridique est hautement mobilisé pour servir la logique de l’économie dominante, qui prétend que l’addition des intérêts de chacun résultera sur le bien commun. Ainsi, il faut que Bayer-Monsanto puisse continue à nous empoisonner et que Wal-Mart puisse mettre à pied des centaines d’employés en toute impunité si les calculs coûts-bénéfices laissent entendre que c’est là le choix optimal. Il faut donc, aussi, que Total puisse coloniser des peuples entiers. Nous en serions tous gagnants, apparemment.

Au final, de quoi Total est-il la somme ? Un paquet d’actions documentées par Deneault en plus de 400 pages. Personnellement, je répondrais aussi qu’elle est la somme de recettes économiques fallacieuses promues par les institutions mondiales et d'accords commerciaux qui mettent en place un véritable régime mondial anti-démocratique.