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Faut se parler, mais oui!

Que faire?
Alain Badiou, 
Marcel Gauchet
Éditions Folio/Gallimard
Photo courtoisie Que faire? Alain Badiou, Marcel Gauchet Éditions Folio/Gallimard

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Lorsqu’il s’agit d’affronter l’ennemi principal, il n’y a pas de trêve qui tienne, mais on doit toujours se garder une porte ouverte pour la discussion franche avec nos alliés objectifs. À moins d’être politiquement suicidaire.

Gabriel Nadeau-Dubois a ­effectué une entrée fracassante en politique en s’en prenant à l’un et à l’autre. Mal lui en prit, il a dû 24 heures plus tard nuancer ses propos. Ses conseillers, peut-être même Amir Khadir, l’auraient-ils mal conseillé en l’incitant à déclarer les hostilités de façon aussi maladroite, lui qui avait pourtant lancé le fameux «faut se parler!»? Avec qui alors se parler? Avec les convaincus? Tous les belligérants devraient savoir que dans un contexte de lutte de libération ­nationale, les positions ne sont ­jamais aussi antagoniques. GND ira-t-il jusqu’à dire, lui aussi, qu’il ne s’assoira jamais aux côtés du dirigeant péquiste, imitant Françoise David à propos de Pierre Karl Péladeau, alors dirigeant du Parti québécois? Ou plutôt acceptera-t-il de discuter honnêtement, sans préalable, et non de façon ­caricaturale, en laissant en ­veilleuse ses idées préconçues?

Quoi qu’il en soit, deux bonzes de l’intelligentsia française, eux, ont choisi de se parler franchement, entre quatre yeux, et non pas comme chiens de faïence, en dépit de leurs positions diamétralement opposées sur bon nombre de sujets: Alain Badiou, «figure de proue du retour actuel de l’idée communiste», et Marcel Gauchet, «penseur de la démocratie libérale». Leurs trois rencontres d’une dizaine d’heures donneront lieu à de vrais débats. De façon civilisée. C’est un peu comme si Jean-Marc Piotte rencontrait Michael Sabia, ou que Gérard Bouchard se confrontait de nouveau à Charles Taylor, ou encore que Robert ­Lepage se frottait à René-Daniel Dubois.

Que faire ?

Aux deux penseurs français, on a posé la question: «Que faire?», une question vieille de 115 ans, que s’était posée un certain Vladimir­­ Ilitch Lénine. Que faire avec l’héritage du passé? Que faire avec la crise? Que faire avec la logique­­ impérialiste et la mondialisation? L’époque a changé depuis ce temps d’avant la révolution bolchévique, mais, il y a un peu plus de 20 ans, on a assisté à l’effondrement du mur de Berlin, mettant fin à un monde bipolaire où deux grands blocs se partageaient le monde dans un équilibre périlleux. On a cru que le capitalisme avait gagné le combat et la mondiali­sation s’est alors accélérée, aussi bien sur le plan économique que ­militaire. Mais, plus récemment, la critique du néolibéralisme, ­responsable de la crise actuelle, a laissé entrevoir de nouvelles brèches permettant une «réforme» du capitalisme, qui n’a pas tenu ses promesses d’instaurer la ­démocratie à l’échelle mondiale.

Si les deux penseurs s’entendent pour dire que le totalitarisme n’est plus d’actualité, pour Badiou, «il n’est pas sûr que l’on puisse ­résoudre la question des ennemis dans le cadre démocratique», ­tandis que pour Gauchet, il faut rendre démocratique le capitalisme financiarisé et le couper de ses ambitions impériales. Vaste programme. L’un parle de rompre définitivement avec le capital, ­l’autre parle de le brider et de le maîtriser.

Toutefois, le vieux routier ­communiste n’a guère évolué en ce qui a trait à la lutte nationale ou identitaire. Badiou ressort les mêmes vieux clichés. Comme si ses théories, apprises à une époque où «en dehors du parti, point de salut», avaient été inca­pables de s’adapter à la modernité, aux nouveaux combats, entrepris avec les luttes de libération ­nationale en Asie, en Afrique et en Amérique latine, à partir des ­années 1950. Ça me rappelle la ­position de la gauche maoïste au moment de l’adoption de la charte de la langue française. «Personne ne veut créer une petite France seule, retranchée derrière ses frontières. Il n’y a que l’extrême droite pour faire son miel de cette chimère identitaire acculant à l’impuissance», dit-il. On croirait entendre Staline condamner les revendications nationales des ­peuples formant la grande ­mosaïque soviétique de l’époque.

Ce que je retiens de cet exercice, c’est que par la parole, on peut mieux se comprendre et peut-être même s’entendre sur de grandes lignes stratégiques. Ce que GND aurait intérêt à comprendre.