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Prêt à devenir aveugle pour un tatouage

Un couple du Québec a osé se faire tatouer dans les yeux malgré le risque de perdre la vue

Phénomène "eyeball" Amy-Lee et Karl 2
Photo courtoisie Amy-Lee Gosselin a les yeux rose pâle et Karl Roy, noir foncé. Ils ont consulté un expert à la suite de l’intervention pour s’assurer de la santé de leurs yeux.

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Une nouvelle mode de tatouage extrême dans les yeux est en progression au Québec, et ce, malgré le risque très élevé de provoquer de graves infections, la cécité et même la perte du globe oculaire.

Tatouages, scarifications, langues cou­­pées, implants corporels, piercings et brûlures: rien n’arrête les amateurs de transformations corporelles extrêmes.

Et maintenant, c’est le tour du «eyeball», un nouveau phénomène hyperdangereux, selon les ophtalmologistes interrogés. Il s’agit d’une transformation qui consiste à projeter de l’encre à tatouage permanent sur la sclérotique des yeux (partie blanche de l’œil). Les ophtalmologistes se penchent de plus en plus sur ce phénomène dangereux qui se propage en Amérique du Nord.

Les tatoueurs Amy-Lee Gosselin et Karl Roy, de Sherbrooke, sont adeptes des transformations extrêmes. Il y a six mois, le couple s’est décidé à relever le défi et à prendre le risque de se faire tatouer les yeux. «On a découvert le phénomène “eyeball” sur les réseaux sociaux avec des groupes d’amateurs de modifications extrêmes. On en a vu et on a eu un coup de cœur», affirme Amy-Lee.

« Encore tabou »

Ainsi, ils ont fait des démarches afin de trouver une personne qui faisait ces transfigurations. Au Canada, il n’y aurait que deux tatoueurs qui pratiquent ce type d’intervention et ils seraient situés à Vancouver et à Ottawa. Amy-Lee et Karl font partie des 20 premiers cobayes à avoir testé ce phénomène très marginal au pays. Pour cette raison, ils ont décidé de taire le nom de la personne qui a pratiqué la manœuvre. «Au Canada, c’est encore tabou, c’est certain», explique l’homme qui est tatoué sur presque 70 % de son corps.

«On s’est abandonné à la chose. On connaissait les risques. On était contents d’ouvrir nos yeux le lendemain matin», admet Karl, qui ne connaissait pas les qualifications professionnelles de l’homme qui a fait l’intervention.

Dangers

Le problème, c’est que le taux de réussite est faible, environ 50 % sans complication aux yeux, soutient Karl. D’ailleurs, plusieurs personnes qui ont tenté le coup sont devenues aveugles.

«De l’encre dans les yeux, c’est assez extrême. Les conséquences peuvent être assez graves, comme devenir aveugle, indique Karl. Il faut en être conscient avant même de se rendre sur place. Même le meilleur peut se tromper», souligne Karl.

Le tatoueur pique avec une seringue remplie de pigment à tatouage à plusieurs reprises pour que la couleur se disperse dans l’œil. L’œil enfle énormément et la personne qui expérimente doit espérer ne pas être blessée et souffrir d’une infection.

Le phénomène

Phénomène "eyeball" Amy-Lee et Karl 2
Photo courtoisie
  • Le phénomène eyeball a vu le jour en Amérique du Sud.
  • Le eyeball consiste à se faire tatouer entre la conjonctive et la sclérose de l’œil. Il s’agit d’une opération permanente.
  • C'est une opération très risquée et non recommandée par les experts.
  • La mode a fait son apparition aux États-Unis et en Europe en 2007.
  • Le phénomène vient d’atterrir au Canada et au Québec.
  • Au pays, il y a un peu plus de 20 personnes depuis un an qui ont subi des transformations eyeball.

Témoignage d’une femme qui a presque perdu son œil

Laurence Debal éprouve de graves problèmes de vision après s’est fait tatouer dans l’œil.
Photo courtoisie
Laurence Debal éprouve de graves problèmes de vision après s’est fait tatouer dans l’œil.

Une Française est devenue aveugle durant plusieurs jours récemment après s’être fait tatouer dans l’œil au début du mois de décembre.

«Encore aujourd’hui j’ai peur de perdre mon œil», avait affirmé en entrevue téléphonique en décembre dernier avec Le Journal Laurence Debal, une Française de 40 ans qui est tatoueuse de profession.

Depuis un certain temps, elle rêvait d’un «eyeball» et après avoir vu des amis québécois oser l’opération, elle s’est lancée dans l’aventure. Le 12 décembre dernier, elle avait son rendez-vous dans une clinique secrète à plus de sept heures de route de chez elle.

L’expérience aura finalement été un enfer.

«Mon expérience n’a pas été merveilleuse du tout», s’est-elle exclamée.

«Je pense être tombée sur une mauvaise personne, mal intentionnée et moti­vée simplement par l’argent. La procédure du «eyeball» s’est produite chez la personne. Ils m’ont piqué l’œil plus d’une dizaine de fois parce qu’ils ne connaissaient pas ça du tout. Ils ont passé leur temps à me piquer l’œil», explique-t-elle, encore sous le choc.

Les heures qui ont suivi la transformation oculaire ont été terribles, alors qu’elle a bien failli perdre son œil.

«On est toujours au courant qu’une procédure est risquée, mais je ne m’attendais pas à avoir la sclère sortie totalement de l’œil et me retrouver en urgence dans une clinique privée», avoue Laurence, qui a toujours espoir de retrouver sa vue, surtout qu’elle en a besoin pour travailler.

«J’ai une ulcération sclérotique. La vue n’est pas revenue. Elle est à 8 % ou 10 % pour l’instant», explique Laurence, qui doit voir un médecin spécialiste afin de retrouver la vue. «Le médecin traite l’ulcération pour éviter une opération», conclut-elle.

Les ophtalmologistes déconseillent fortement ce type d’intervention

Marie-Ève Légaré<br>
<i>Ophtalmologiste</i>
Marie-Ève Légaré
Ophtalmologiste

Entrevue avec Marie-Ève Légaré, ophtalmologiste spécialisée de la cornée au Centre universi­taire d’ophtalmologie du CHU de Québec

Que pensez-vous du nouveau phénomène «eyeball»?

Ici, on n’a pas encore reçu de cas, mais on va certainement finir par en avoir. Dans nos gros congrès américains, ces cas ont commencé à sortir. On a une présentation sur le phénomène et les complications. Les conséquences sont très graves. De plus, ce n’est jamais fait par des gens qui sont spécialisés en ophtalmologie. C’est toujours fait par des tatoueurs. Sur internet, il y a beaucoup de fausses informations à ce sujet.

Quelles sont les conséquences?

Elles peuvent être graves et multiples. Il y a beaucoup de conséquences à court terme et à long terme. On peut perdre l’œil. On peut avoir une baisse ou une perte de vision permanente. On le voit dans les exemples exposés lors des congrès. Toutes les complications vues peuvent se rendre jusqu’à une perte de l’œil. Il est possible d’avoir des décollements de la rétine parce que l’aiguille a perforé l’œil au complet. Il y a des cas d’injection de colorant dans la boule de l’œil. Il y a aussi des infections graves de l’œil.

Conseilleriez-vous cette intervention aux gens?

Jamais! Absolument pas. Il n’y a aucun ophtalmologiste qui peut recommander ça aux gens. Entre autres, dans les colorants, il y a plusieurs métaux comme du cobalt, du nickel, du cuivre, du chrome, du fer. Le fer et le cuivre sont extrêmement toxiques pour l’œil et la rétine. Ça risque de créer des impacts à long terme même si l’opération s’est bien passée. Mais c’est impossible d’enlever ça.

Est-ce qu’un ophtalmologiste pourrait réussir à faire cette intervention sans danger?

Ce ne sera jamais réalisable en toute sécurité en raison des risques trop importants. C’est uniquement esthétique. La priorité, c’est de ne pas nuire. Ça, ça entrerait directement dans la catégorie «nuire à la personne».