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Qui croit encore Donald Trump?

President Trump Departs White House For Wisconsin
AFP

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Le rôle de président des États-Unis est beaucoup plus de persuader que de commander. Pour remplir ce rôle, la crédibilité est un attribut fondamental. Alors qu’approche l’échéance symbolique des cent jours, la crédibilité de Donald Trump fond comme neige au soleil et il n’est pas clair qu’il saura la rétablir.

Contrairement à une perception répandue, l’essentiel du travail d’un président des États-Unis ne consiste pas à commander des actions décisives en réponse à l’urgence du moment. Le vrai travail en est un de longue haleine et il consiste plutôt à persuader.  Pour mettre en œuvre avec succès un programme politique, ou simplement pour assurer la bonne marche de l’État, un président doit persuader et convaincre. Il doit amener une myriade d’acteurs—partisans et sceptiques, alliés et adversaires, au pays et à l’étranger—à poser des gestes qu’ils ne seraient pas nécessairement disposés à poser. Encore mieux, un président vraiment efficace arrivera à faire partager par le plus grand nombre possible d’alliés et d’adversaires les valeurs et objectifs qui sous-tendent son programme politique.

Le «bully pulpit»

La présidence fournit à son titulaire une plateforme sans pareille pour exercer cette persuasion, que Theodore Roosevelt avait surnommée «bully pulpit». En effet, chaque parole du président—qu’il s’agisse d’un discours à la nation, d’une conférence de presse, d’un communiqué, d’un décret ou même d’un tweet—devient invariablement l’objet de l’attention de tous. Dans une large mesure, la parole du président est celle de l’État. En tant que telle, elle est jugée selon des critères tout autres que celle d’un candidat ou de tout autre politicien.

Pour pouvoir exercer efficacement cette fonction de persuasion, l’atout le plus important dont peut disposer un président est sa crédibilité. Cette exigence est même profondément ancrée dans le mythe de la présidence. Par exemple, un élément central de la légende créée autour de la personnalité du premier président, George Washington, était son incapacité à mentir. Dans l’histoire, les présidents qui ont réussi ont été ceux qui ont su développer une confiance inébranlable en la valeur de leur parole. Comme le souligne un ex-diplomate américain dans le New York Times, la crédibilité du président est un énorme atout dans la formation de coalitions en période de crise. Il rappelle entre autres l’exemple du général de Gaulle, un allié récalcitrant des États-Unis à l’époque, à qui l’envoyé américain avait offert de montrer des preuves photographiques des missiles soviétiques à Cuba et qui avait répondu qu’il n’avait que faire de ces photos car la parole de Kennedy lui suffisait. Pourrait-on en dire autant de celui qui occupe la Maison-Blanche aujourd’hui?

Quand Donald Trump a été élu président, les optimistes prédisaient qu’il allait s’adapter aux exigences de la fonction et se construire une crédibilité qui lui permettrait de remplir adéquatement cette fonction de persuasion. À la veille de la marque symbolique des cent jours, qu’est-il advenu de cette prédiction optimiste?

Mensonges

Je vous ferai grâce de l’inventaire des demi-vérités, faussetés et mensonges proférés par Donald Trump avant son entrée en politique et pendant la campagne électorale (on peut consulter, par exemple, le dossier compilé par Politifact, qui a vérifié une foule de déclarations controversées de Trump et établi qu’il dit des faussetés près de deux fois sur trois). Dès le lendemain de son élection, Donald Trump est revenu à ses habitudes, en émettant des fausses déclarations en série, entre autres sur l’ampleur de sa victoire électorale, les fraudes alléguées de son adversaire et la taille des foules venues l’acclamer le jour de son inauguration (ou le conspuer le lendemain). Plus graves ont été ses accusations sans fondements d’espionnage contre son prédécesseur Barack Obama ou de malfaisance contre l’ex-conseillère en sécurité nationale, Susan Rice.

Virages et renversements

Tout aussi importants ont été ses changements de positions à 180 degrés sur plusieurs éléments fondamentaux de son programme électoral. Il avait affirmé que l’OTAN est obsolète pendant sa campagne. Après une rencontre avec le secrétaire général de l’alliance, il a affirmé le contraire, sans plus d’explication. Il avait promis de ne pas s’embourber en Syrie, mais il est en bonne voie de le faire. Il avait promis à ses partisans qu’il ne se mêlerait pas de la Corée du Nord, dont la Chine devrait s’occuper toute seule. Après une brève rencontre avec le président chinois Xi Jinping, il devenait désormais urgent de s’en occuper. Il avait aussi promis que, dès le premier jour de son administration, la Chine serait officiellement désignée comme un manipulateur de devise. Suite à sa rencontre avec Xi Jinping, il a annoncé que la Chine ne manipulait pas sa devise, sans dire un mot des raisons pour lesquelles il disait l’inverse quelques jours plus tôt ou des raisons de son virage.

Qui sait quel sera le prochain renversement total de direction politique de sa part? Le problème n’est pas tant le fait qu’il change d’idée sur des éléments centraux de son programme, mais l’absence totale de préoccupation pour les raisons qui justifient de ces changements. Pour persuader, il faut pouvoir articuler les convictions sur lesquelles sont fondées ses positions ou les raisons qui justifient les changements qu’on peut leur apporter en cours de route. Autant Donald Trump a-t-il été incapable d’articuler les raisons fortes de son programme politique autrement qu’en diabolisant ses adversaires, autant le président Trump n’est pas arrivé à ce jour à bien expliquer pourquoi il répudie aujourd’hui ses politiques d’hier.

Promesses abandonnées

En plus des mensonges et des virages, Donald Trump a déjà abandonné nombre impressionnant de promesses. Par exemple, en ce jour où les Américains envoient leurs déclarations d’impôt au fisc, tous ses prédécesseurs avaient publié leurs propres déclarations, mais même s’il a promis maintes fois en campagne qu’il le ferait, il ne l’a pas fait et il est assez clair qu’il ne le fera jamais. Trump avait promis de façon catégorique de révoquer et de remplacer la loi sur la santé de Barack Obama. Il est depuis devenu clair qu’il n’avait aucune idée de ce qu’il fallait faire pour remplir cette promesse, qu’il a à toutes fins utiles abandonnée. Il a promis de vider le marécage des profiteurs qui gravitent autour de la capitale américaine, mais il a rempli son cabinet de milliardaires, de multimillionnaires et des mêmes représentants de Wall Street qu’il reprochait à son adversaire de courtiser. Il avait promis d’abolir la «Export-Import Bank», mais il trouve maintenant utile de la conserver. Il avait promis formellement à ses partisans d’éliminer la dette nationale, mais son administration doit composer aujourd’hui avec l’absurdité totale de cette promesse. Il avait promis d’assainir les relations avec la Russie mais celles-ci sont plus tendues qu’elles ne l’ont été depuis des décennies. Il avait aussi promis de résilier la signature américaine des accords de Paris sur le climat, mais il n’est pas du tout improbable qu’il revienne sur cette promesse aussi (tant mieux s’il le fait, mais ses partisans seront en droit de se sentir floués et ce n'est pas ça qui le rendra très populaire chez ses adversaires politiques).

Hypocrisie

À la longue, les électeurs peuvent s’accommoder des changements de positions de la part de ses politiciens, mais s’il est une chose qui pourrait entacher de façon beaucoup plus profonde la perception de celui qui se qualifiait lui-même d’anti-politicien, c’est l’hypocrisie. On ne compte plus les déclarations passées de Donald Trump qui s’indignait ouvertement de certains agissements de ses prédécesseurs, alors que ses propres comportements dépassent de loin tout ce qu’il dénonçait. Les déclarations passées de Trump sur Twitter sont en fait une source intarissable d’hypocrisie, un véritable champ de mines pour le président, qui ne peut pas faire un geste sans être rattrapé par ses déclarations passées (voir ici). Par exemple, Trump avait critiqué vertement les dépenses de déplacements de Barack Obama, mais s’il maintient son rythme actuel, il aura dépensé en moins d’un an plus qu’Obama avait dépensé en huit ans. Il avait explicitement déclaré que s’il était président il serait dans son bureau de Washington pratiquement sans interruption, mais il a déjà passé plus du quart de son temps en tant que président dans son luxueux club privé en Floride. À de multiples reprises, il avait souligné les absences de Barack Obama pour jouer au golf, mais il a lui-même joué plus de parties de golf depuis le début de sa présidence que ses quatre prédécesseurs réunis dans leurs propres cent premiers jours.

La confiance du public en déclin

Dès les premiers jours de sa présidence, l’indice de satisfaction à l’endroit de la performance de Donald Trump était le plus bas de tous les présidents à pareil moment depuis l’invention des sondages. Comme le montre le graphique ci-dessous, tiré des sondages de la firme de référence dans ce domaine, Gallup, la situation ne s’est pas améliorée depuis. Même l’intervention armée en Syrie, dont on avait cru qu’elle pourrait aider à renflouer la popularité du président, n’a pas suffi à lui faire remonter la pente de façon durable. 

Graphique 1:  Taux de satisfaction envers la performance du président Trump (Gallup, 20 janvier-17 avril 2017)

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Cet indicateur n’est pas le seul à refléter le déclin de la confiance envers le nouveau président. Gallup constate également que plusieurs autres indicateurs de confiance envers le président sont à la baisse, surtout en ce qui concerne la réputation qu’il avait en début de mandat de remplir ses promesses, qui est passée de 62% en février à 45% en avril. Encore plus dommageable, seuls 36% croient que Trump est une personne honnête et digne de confiance, en baisse de 7 points depuis février.

Graphique 2: Indicateurs de confiance envers le président Trump (Gallup, février et avril 2017)

Blogue 2017 04 18 No 2

Une autre étude, menée par l’institut Pew, montre également un déclin de la confiance accordée au président Trump. Parmi les données les plus révélatrices, on trouve que 51% des répondants disent faire moins confiance au président actuel qu’à ses prédécesseurs, alors que 30% lui font plus confiance. Évidemment, l’identification partisane explique presque toute cette différence. Le déclin le plus marqué selon l’étude de Pew est la proportion de ceux qui croient que Trump peut travailler efficacement avec le Congrès, qui passe de 60% à 46%. Cette mesure nous ramène directement à la capacité de persuader et de convaincre ses alliés et ses adversaires. Cette capacité de persuader, qui est la marque des présidents efficaces, semble faire défaut chez Trump.

Malgré ces handicaps, la forte majorité républicaine au Congrès devrait donner des raisons d’espérer une amélioration de la capacité de persuasion de Donald Trump. Toutefois, l’enquête de Pew montre que le prix à payer par les républicains pour tenir tête à leur président ne semble pas très élevé. Dans une question posée aux républicains et à leurs sympathisants, Pew constate que 55% d’entre eux croient que les législateurs républicains ne devraient pas se sentir obligés de suivre le président, alors que 43% disent qu’ils devraient se sentir obligés de le faire.

En bref, non seulement le président Trump s’est montré inapte à persuader ses propres législateurs de le suivre par la force de ses arguments, mais le déclin de ses appuis dans l’opinion mine également sa capacité de susciter l’adhésion de ses partisans par la menace. Quant à l’hypothèse selon laquelle il pourrait abandonner la droite républicaine pour gouverner avec une coalition de démocrates et de républicains «modérés», elle m’apparaît peu convaincante, mais j’y reviendrai.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM