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The Matrix, 18 ans plus tard

Aujourd’hui, je prendrais la pilule bleue.
Photo courtoisie Aujourd’hui, je prendrais la pilule bleue.

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Le 31 mars dernier, le film The Matrix (qui a été réalisé par deux frères qui sont maintenant deux sœurs — signe des temps) a eu 18 ans.

Vous vous souvenez de la fameuse scène où Morpheus (Laurence Fishburne) demande à Neo (Keanu Reeves) de choisir entre deux pilules?

Tu prends la pilule bleue, et tu continues de rêver jusqu’à la fin de ta vie.

Tu prends la pilule rouge, et tu vois la réalité telle qu’elle est.

L’HUMANITÉ NUE

Longtemps, je me suis dit que si je me retrouvais dans la même situation que Neo, je choisirais la pilule rouge sans hésiter une seule seconde.

Vaut mieux voir la réalité en face que vivre dans le mensonge, l’ignorance, l’illusion.

Eh bien, plus je vieillis, plus je me dis que je choisirais la bleue, finalement­­.

La réalité est trop moche, trop déprimante­­.

Regardez les médias sociaux.

Facebook, Twitter, Instagram et tous les autres gadgets du genre nous permettent de savoir ce que les gens pensent vraiment.

Ça nous montre l’humanité toute nue, sans fard.

C’est l’équivalent de la pilule rouge.

Pas de fioriture, pas d’enjolivure. Tu plonges dans la tête des gens, tu découvres­­ leur vraie nature, tu vois ce qui les anime, ce qui les fait vibrer, tu lis leurs pensées les plus intimes.

Or, qu’est-ce qu’on voit quand on gobe­­ la pilule rouge?

Les recoins les plus sombres de l’âme humaine.

Avant, quand les médias sociaux n’existaient pas, je croyais que la majorité des gens étaient bons, gentils.

Or, je ne le savais pas, mais je vivais dans une sorte de rêve. J’étais sous l’effet de la pilule bleue, je prenais mes illusions pour la réalité.

Maintenant, avec les médias sociaux­­, je vois l’homme tel qu’il est.

Et je regrette mon innocence perdue­­.

J’aurais préféré ne jamais voir cette réalité.

MOURIR EN DIRECT

Insultes, attaques, intimidation, harcèlement­­, menaces...

Vous saviez que les gens pouvaient être aussi méchants, aussi mesquins? Vous saviez qu’une telle colère grondait­­ sous les sourires?

Pas moi.

La nouvelle tendance est de se filmer­­ en train de commettre un crime­­ grave et de diffuser ces images sur les médias sociaux.

Un handicapé ligoté et torturé. Une fille qui se fait violer par deux gars. Des sans-abri battus et humiliés. Un fou qui prend un revolver et qui tire sur un vieux qui se trouvait là, par hasard­­, sans aucune raison.

Et le pire est que des gens regardent ça. Des centaines, des milliers de gens. Rivés à leur écran.

On est tellement inondé d’images qu’on ne les voit plus. Elles ont fini par toutes se ressembler.

Un chat qui flushe une toilette, un homme qui est dérangé par ses enfants­­ pendant qu’il parle en direct à la télé, la naissance d’un bébé girafe­­, une femme qui se fait agresser, un otage qui se fait décapiter – toutes ces images s’entremêlent et s’équivalent.

Comme l’écrivait le théoricien des médias Neil Postman: «Amusing ourselves to death.»

Se distraire jusqu’à ce que mort s’ensuive.

VOYAGE DANS LE TEMPS

Est-ce ainsi que les hommes vivent? demandait Aragon.

Si oui, donnez-moi une pilule bleue au plus sacrant.

Ou ramenez-moi en 2003, quand Facebook­­ n’était pas encore inventé.