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Nuits frauduleuses et poésie technologique

Nuits frauduleuses et poésie technologique
Photo Agence QMI, Dario Ayala

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Comment exister en tant que poète à l’ère du gif et de l’émoji, dans une société ou chaque mot se transmet et s’oublie presque immédiatement? La metteure en scène Alix Dufresne a fouillé l’œuvre de 13 poètes de la génération Y, afin d’en extraire le lyrisme des temps modernes. En résulte ces Nuits frauduleuses, présentées dès le 25 avril au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui.

Un faux gymnase bleu, aux murs synthétiques. Un immense tas de cubes en mousse trône en son centre, à travers lesquels farfouillent les comédiens Philippe Boutin, Marilyn Perreault, Jérémie Francoeur, Maxim Par Fortin, et même la metteure en scène Alix Dufresne. Les acteurs s’élancent vite dans une chorégraphie rétro, shorts fluos et chandails quétaines à l’appui. «C’est vraiment une garderie ici. En même temps, je les ai choisis pour leur côté absurde et leur énergie un peu cinglée», laisse tomber Alix Dufresne, faussement découragée.

Celle qui a gradué du très sélect programme de mise en scène de l’École nationale de théâtre du Canada en 2014 s’est entourée d’une équipe entièrement composée de membres de la génération Y, âgés environ de 25 à 35 ans. Au-delà de son entourage, c’est toute la substance de Nuits frauduleuses qui a été extirpée de l’imaginaire de poètes du même âge.

Nuits frauduleuses et poésie technologique
Photo Agence QMI, Dario Ayala

«Je me suis demandée comment les nouvelles technologies ont influencé l’écriture. Est-ce que notre ère où tout va vite a affecté notre façon de penser, et donc d’écrire? L’époque a-t-elle rattrapé le genre?», explique la metteure en scène, qui fait une résidence de deux ans au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui.

Solitude connectée

Réponse rapide : oui. En épluchant les vers de 13 poètes contemporains en compagnie du comédien Jérémie Francoeur, Alix Dufresne a vite balayé les préjugés qu’elle entretenait envers cette forme d’écriture, qu’elle considérait poussiéreuse ou élitiste.

«Steve Savage a écrit un poème basé sur les suggestions données par le moteur de recherche Google quand il tapait «Nathalie était...», Marc-Antoine K. Phaneuf fait des listes, qui illustrent le processus par lequel tu commences une recherche sur le Moyen-Orient et tu finis par regarder un vidéo de chat deux heures plus tard», illustre-t-elle.

Crus, mais accessibles, les poèmes de la génération Y sont surtout excessivement cyniques. «On sait qu’il y a un 7e continent de plastique dans les océans, on peut regarder la guerre en HD, l’économie va mal, mais on continue de nourrir le capitalisme...On est une génération gâtée, mais en même temps très précaire, énumère Alix Dufresne. Les textes parlent beaucoup de peines d’amour, de la mort et de critique sociale.»

Nuits frauduleuses et poésie technologique
Photo Agence QMI, Dario Ayala

Créatures souvent solitaires, les poètes soulignent au crayon rouge notre rapport à l’autre, de plus en plus malsain à l’ère des réseaux sociaux. «On a vraiment un faux self virtuel, on vit dans la jalousie et la peur, nourries par une comparaison constante. Est-ce que je suis normal? Est-ce que je suis ce que je devrais être?», lance la femme de théâtre.

Retour au concret

Face à ce tourbillon, Alix Dufresne a d’abord fait des explorations avec les gifs et même traduit certains poèmes en émoticônes, avant de décider de se recentrer davantage sur la parole même de ces jeunes auteurs. C’est le corps qui a fini par prendre la place des technologies dans Nuits frauduleuses.

«J’aime travailler le mouvement. Le théâtre et le corps amènent un canal direct pour venir toucher les gens avec les mots de la poésie. À mon avis, la sortie du cynisme passe par le corps : le concret, se toucher, danser, bouger, être ensemble. C’est la seule réponse possible», indique-t-elle.

  • Nuits frauduleuses sera présentée à la salle Jean-Claude-Germain du Théâtre d’Aujourd’hui du 25 avril au 13 mai.