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Contrat annulé après des alertes de l’inspecteur général

Montréal s’apprêtait à donner 8 M$ pour des produits du géant américain Cisco

Le maire Coderre s’était mis dans l’embarras en 2014 lorsqu’il s’était affiché sur Twitter à côté du logo de la firme informatique américaine Cisco. La Ville a dû annuler, quelques mois plus tard, l’octroi d’un contrat de 8 M$ pour des produits de cette firme.
Photo courtoisie Le maire Coderre s’était mis dans l’embarras en 2014 lorsqu’il s’était affiché sur Twitter à côté du logo de la firme informatique américaine Cisco. La Ville a dû annuler, quelques mois plus tard, l’octroi d’un contrat de 8 M$ pour des produits de cette firme.

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L’inspecteur général de la Ville de Montréal a émis de sérieuses réserves au sujet d’un contrat de 8 M$ qui allait être octroyé par l’administration Coderre pour acheter des produits du géant américain de l’informatique Cisco.

Notre Bureau d’enquête a appris que les fonctionnaires de la Ville de Montréal ont été interrogés à deux reprises au sujet de ce contrat, en 2016, par des enquêteurs du bureau de l’inspecteur général (BIG), Denis Gallant.

La saga remonte à décembre 2015, alors que notre Bureau d’enquête a exposé qu’un appel d’offres semblait avantager un fournisseur précis, soit Cisco.

Sans surprise, à l’ouverture des soumissions, tous les candidats ont effectivement offert des produits Cisco.

Trois mois plus tard, Montréal a annoncé l’annulation de l’octroi du contrat et a mentionné qu’un nouvel appel d’offres serait lancé. L’administration municipale a alors soutenu que l’annulation n’avait aucun lien avec le manque de concurrence.

Or, le BIG avait aussi lancé une enquête, et c’est après avoir été interrogée par les enquêteurs que l’administration municipale a décidé de faire marche arrière.

«Préoccupant»

«Les faits soulevés étaient suffisamment préoccupants», nous indique une source proche du dossier.

Le service des Technologies de l’information de la Ville «en a pris cons­cience et a pris des actions de lui-même».

Les enquêteurs du BIG s’inquiétaient, entre autres, de la «concurrence limitative» de l’appel d’offres lancé par la Ville, selon cette source.

Le BIG pourrait faire mention de ce sujet dans son rapport annuel, qui sera rendu public sous peu.

La Ville de Montréal réplique que l’annulation de l’appel d’offres n’a aucun lien avec l’enquête du BIG.

Gonzalo Nuñez, porte-parole de la Ville, soutient que deux des quatre lots de l’appel d’offres n’ont pas reçu de soumission et que ces lots étaient inter-reliés. Il justifie aussi l’annulation par une «réorientation des besoins».

Pas de politique

Le maire Denis Coderre n’a jamais caché qu’il connaissait bien l’entreprise Cisco. Sur son compte Twitter, on l’a vu devant le logo de l’entreprise lorsqu’il s’était rendu au siège social de Cisco, en Californie, en 2014, ce qui avait froissé la concurrence. Le maire avait aussi pris la parole dans un congrès de Cisco à Montréal.

Le cabinet du maire nous avait alors déclaré qu’il n’y avait eu aucune orientation politique dans la préparation de l’appel d’offres.

Selon nos informations, l’enquête du BIG démontrerait en effet que les problèmes de concurrence n’émanent pas d’une orientation politique. C’est plutôt le contenu de l’appel d’offres, préparé par le service des technologies de l’information, qui soulevait des questions.

Un concurrent dénonce 

Faire affaire avec la Ville de Montréal est un processus différent de partout ailleurs, estime la firme américaine Brocade, géant des télécommunications et concurrent de Cisco.

La firme n’a pas participé au premier appel d’offres, jugeant qu’il avantageait Cisco. Puisque Montréal l’a annulé, Brocade s’est donc lancée pour remporter l’appel d’offres qui a suivi. Ce nouvel appel d’offres s’est conclu durant la dernière période des Fêtes.

Lorsque les résultats ont été publiés, la soumission avec les produits de Brocade est apparue comme la moins chère. Mais c’est une entreprise avec des produits Cisco qui a été sacrée gagnan­te.

Les représentants de Brocade ont tenté de comprendre pourquoi ils ont été écartés, mais soutiennent ne pas avoir eu de réponse claire.

«Quand on a le plus bas prix et une bonne technologie utilisée partout dans le monde, on pense que c’est assez pour gagner. (...) On se pose des questions», dit Colin Wymes, le directeur général de Brocade au Canada.

«Personne ne nous dit pourquoi nous avons perdu. À la Ville de Montréal, c’est différent de ce qu’on voit habituellement. Normalement, quand on perd, on sait pourquoi dans les 30 jours, poursuit-il. Ce qu’on veut, c’est avoir l’opportunité de comprendre. On devrait au moins être informé dans un processus transparent.»

«Pourtant, avec Québec, nous avons du succès. Mais à Montréal, ça ne fonctionne pas», se désole-t-il.

Colin Wymes, Directeur général de Brocade
Photo courtoisie
Colin Wymes, Directeur général de Brocade

Non conforme

De son côté, la Ville de Montréal répli­que avoir répondu officiellement à Brocade et a préféré ne pas faire de commentaires sur cet échange.

La Ville mentionne que la proposition de Brocade a été déclarée «techniquement non conforme». Contrairement à l’information rendue publique, leur soumission n’était pas la moins chère «après ajustement», selon la Ville.

«Naturellement, nous sommes contents du résultat, nous a écrit Jean-Claude Ouellet, vice-président chez Cisco pour l’est du Canada. Nous comprenons très bien les règles et, surtout, nous respectons le processus.»

Pour Cisco, la Ville «a perdu une année pour en arriver au même résultat». M. Ouellet conclut ainsi que «la Ville n’avait rien à se reprocher» dès le
départ.