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Quand le Québec se fait scier en deux

Bloc Bois d'oeuvre
Photo d'archives

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Le bois d’œuvre défraie la chronique depuis des décennies sans que les non-initiés ne sachent totalement de quoi il s’agit. Le bois d’œuvre est, grosso modo, un des éléments principaux de la guerre commerciale qui a présentement lieu en Amérique du nord. Et non, la question n’est pas liée à l’arrivée de Donald Trump, dont la stratégie est encore largement méconnue parce que probablement encore indéfinie.

Aux États-Unis, une bonne partie des forêts sont privées. Ce n’est pas le cas du Québec, où la très grande majorité des forêts sont publiques. Ne serait-ce que pour cette raison, les soupçons de « subventions cachées », interdites par le libre-échange, étaient présents chez les Américains. Et ces soupçons n’étaient pas totalement infondés. Il est vrai que l’État québécois offrait aux compagnies forestières des espaces de coupe sans exigences de reboisement, ce que Richard Desjardins dénonçait dans son film L’erreur boréale. Pour les Américains, l’équation était fort simple : ces subventions publiques cachées étaient la cause du prix extrêmement faible du bois qui entrait aux États-Unis. Qui dit bois étranger à prix modique dit aussi difficulté pour les compagnies américaines à y faire face. Pour compenser, les États-Unis ont, à plusieurs reprises, établi des droits de douane assez costauds sur l’entrée du bois canadien. À six reprises, ces tarifs imposés ont été déboutés par les tribunaux.

En 2006, les producteurs québécois demandèrent au gouvernement canadien un prêt pour compenser les pertes financières causées par les tarifs douaniers américains. Le gouvernement de Stephen Harper refusa. Les compagnies québécoises seront presque en faillite, et l’industrie du bois d’œuvre passa de 84 000 emplois à 60 000. Finalement, une entente aura lieu, établissant des tarifs moindres, ainsi que des quotas. Cette entente était à l’avantage de la Colombie-Britannique et non du Québec. La Colombie-Britannique a les moyens de supporter des quotas et des tarifs modérés, puisque ses coûts de production sont plus faibles qu’ici.

Mais ladite entente est venue à échéance en octobre dernier, annonçant un retour des tarifs douaniers américains. Sachant qu’ils risquent de perdre encore une fois devant les tribunaux, les États-Unis font probablement le pari de ruiner autant que possible les industries forestières canadiennes avant d’en subir le verdict.

Le portrait ne serait pas complet si nous ne faisions pas un retour en 2013. La politique québécoise a alors été changée pour se conformer davantage aux exigences du libre-échange. C’est un système de mise aux enchères qui a été mis en place. Le quart des droits de coupe est mis aux enchères, déterminant le prix des trois autres quarts. Le prix du bois québécois a alors bondi de 10 pourcent. Pour dépolitiser la question des coupes, le poste de forestier en chef a été créé, chargé de déterminer la quantité pouvant être récoltée.

Le prix du bois québécois étant désormais « fixé par le marché », les États-Unis ne devraient donc pas s’en faire. Le problème, c’est que le Canada refuse de négocier une condition spéciale pour le bois québécois dans l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA), ne voulant pas porter ombrage à la Colombie-Britannique, où le bois pousse plus vite. Pourtant, le Québec s’est doté d’un régime particulier.

Ottawa refuse aussi, par ailleurs, d’offrir des garanties de prêt à l’industrie du bois d’œuvre pour éviter la catastrophe. C’est plutôt Québec qui accepte de donner 300 millions de dollars, une somme par ailleurs insuffisante, pour pallier au manque de volonté d’Ottawa.

Le Québec a beau bûcher, c’est lui qui se fait scier en deux. Il y a certainement un prix à être encore dans le Canada.