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Arrêtez d’invoquer le passé!

M. Couillard refuse les rappels du «passé» libéral, mais se sert couramment du passé — même lointain — des autres pour répondre aux attaques.
Photo Simon Clark M. Couillard refuse les rappels du «passé» libéral, mais se sert couramment du passé — même lointain — des autres pour répondre aux attaques.

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Depuis une semaine, Philippe Couillard dénonce ceux qui veulent ramener «le gouvernement d’aujourd’hui dans le passé». Il exige qu’on arrête de lui parler du passé.

Je sais de source sûre que le premier ministre admire le philosophe présocratique Héraclite. Il me l’a confié lui-même.

Or, une des thèses d’Héraclite est que tout passe, tout change, tout meurt à chaque moment. Doit-on voir là l’inspiration du premier ministre dans sa rhétorique récente anti-passé? Je me le demande.

Les mœurs de financement politique de l’ère Charest, dont Philippe Couillard a été un ministre phare? «C’est le passé, M. le Président!» Tout passe, tout change, tout meurt à chaque moment! Ne l’embêtez plus avec ça.

Le paradoxe est que M. Couillard et ses ministres (dont 15 ont été élus à l’ère Charest) sont extrêmement friands du passé... lorsqu’ils critiquent leurs adversaires. Les exemples et les sujets abondent.

Santé

Prenons la santé, dont M. Couillard a détenu le maroquin pendant cinq ans à l’ère Charest. Surtout, ne lui rappelez pas qu’il était entré en politique en 2003 pour régler la crise des urgences et diminuer le temps d’attente. C’est du passé, d’accord?

Pourtant, lorsqu’il répond au chef de la CAQ, François Legault, M. Couillard ne cesse de reprendre la tactique de Jean Charest et de rappeler l’époque d’il y a 20 ans! Le 2 novembre 2016, par exemple, il peste en ces termes: «Ça m’apparaît supérieur à la mise à la retraite forcée des médecins à laquelle il a participé à l’époque et certainement supérieur aux méthodes d’huissier qu’il a lui-même expérimentées lorsqu’il était ministre de la Santé!»

Tout passe, tout change, tout meurt à chaque moment, non?

Justice et budget

Comme son chef, la ministre de la Justice, Stéphanie Vallée, aime aussi à remonter très loin en arrière. En novembre 2016, lorsque le chef péquiste, Jean-François Lisée, la questionnait au sujet des délais en justice, elle tint à lui rappeler que «le collègue chef de l’opposition était conseiller d’un gouvernement qui avait réduit le nombre de juges, réduit le nombre de juges à la Cour du Québec, réduit le nombre de juges à la Cour supérieure par des amendements à la Loi sur les tribunaux judiciaires».

Tout passe, tout change, tout meurt à chaque moment, non?

Le passé budgétaire est aussi extrêmement présent dans la rhétorique du gouvernement. On aime bien rappeler que le gouvernement Marois, en 2014, a déposé «un budget électoraliste sans crédit».

Révolutionnaire ?

En finir avec le passé est une vieille manie révolutionnaire. En France, en 1789, après la prise de la Bastille, les jacobins martelaient que du passé il fallait faire «table rase».

Heureusement, il n’y a rien de proprement révolutionnaire dans la rhétorique de M. Couillard et de ses ministres. C’est plutôt une plate utilisation sélective du passé, une pathologie humaine congénitale dont les symptômes sont encore plus aigus dans les élites politiques.

Le roman 1984, de George Orwell, l’a bien dépeint et caricaturé. Le personnage central, Winston Smith, a pour emploi abrutissant de retoucher les archives historiques afin que le passé concorde avec le récit officiel du Parti.

Le Parti libéral a 150 ans cette année. Il a eu de glorieuses époques, mais d’autres assez sombres (l’ère Taschereau). Son histoire de 1998 à aujourd’hui reste à écrire. Il serait regrettable que les libéraux d’aujourd’hui en fassent un bilan sélectif.