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Emmanuel Macron, président

Macron victoire votes Présidentielle
Photo AFP

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Emmanuel Macron vient de remporter son pari. Avec le soutien de la presque totalité de la classe politique et de la caste médiatique qui n’a pas ménagé ses efforts et qui ce soir, ne cachait pas sa joie, il vient d’accéder à l’Élysée. Le jeune homme surdoué encore hier inconnu du grand public sera président d’un pays qui est aussi une des grandes civilisations de notre monde. Il arrive avec sa part de glamour : sa vie conjugale passionne les magazines. Il arrive avec sa part de mystère : dans un pays où la classe politique est particulièrement professionnalisée, il se présente, sans pour autant le dire ainsi, à la manière d’un homme providentiel qui va redonner espoir à un peuple épuisé et meurtri par les dernières années. Il n'est pas sans talent politique : il a déjoué tous ceux qui prédisaient son effondrement. On peut s’attendre à un petit état de grâce médiatique avec des journalistes enamourés célébrant la modernité de leur nouveau président. La France a résisté à ce qu’ils appellent la vague populiste. Ils s’en féliciteront.

L’analyse politique doit toutefois nous éloigner de ce lyrisme militant pour comprendre les raisons d’un tel triomphe – car malgré tout ce qu’on dira, et on le dira avec raison, sur les votes blancs, l’abstention et le manque d’enthousiasme d’une bonne partie de ceux qui ont voté pour lui, Macron obtient quand même 65%, même si on ne saurait évidemment pas voir là un appui à sa vision du monde. Et il faut le dire, la victoire d’Emmanuel Macron, c’est d’abord la défaite de Marine Le Pen qui obtient un score humiliant de moins de 35%, quoi qu’en disent ses propagandistes qui le comparent à celui obtenu par son père en 2002 et qui décrètent ainsi une progression historique du FN. Les circonstances historiques étaient pourtant exceptionnellement favorables au Front national, qui cultive depuis longtemps les thèmes au cœur des angoisses contemporaines de la France: immigration, identité, islamisme, terrorisme, insécurité : il pouvait frapper fort. Si le contexte de fond ne donnait évidemment pas au FN la capacité de gagner, il pouvait néanmoins atteindre un score historique. À 40%, Marine Le Pen gagnait moralement. À 45%, elle faisait trembler le système. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle en est loin.

Les circonstances politiques étaient aussi favorables: la chute de François Fillon et son absence du deuxième tour donnaient au FN la possibilité de conquérir l’électorat de droite classique qui lui demeure étranger pour des raisons économiques, même si on note une porosité de plus en plus grande entre lui et celui de la droite populiste autour des questions identitaires et sur la question de l’immigration. Mais Marine Le Pen a dédaigné cet électorat et a plutôt tout misé sur l’électorat de Jean-Luc Melenchon, qu’elle voulait ajouter au sien, dans une grande coalition des révoltés de la mondialisation. Ce n’était pas nouveau et plusieurs, depuis un bon moment, accusent le FN d’être un parti économiquement et socialement très à gauche qui néglige par ailleurs ses fondamentaux identitaires. D’ailleurs, cette ligne politique qui se veut néo-chevènementiste a fait régresser le FN depuis plusieurs mois déjà. Alors que ce parti aimait se présenter comme le premier de France, il n’est pas parvenu à se qualifier en tête du premier tour (son résultat était très décevant par rapport à ses attentes), et il a même risqué de ne pas participer au second. Sa politique fondée sur la sortie de l’euro a fait faillite stratégiquement.

Certes, le FN n’est pas parvenu à achever sa dédiabolisation et cela joue dans son mauvais sort : il n’y parviendra probablement jamais. Toujours, on lui rappellera ses origines. Le nom Le Pen semble marqué d’une malédiction politique. On ne sait trop quelle mue le FN devrait opérer pour se faire accepter dans le club des partis démocratiques. Malgré sa rupture explicite avec son père et tout ce qu’il représente, on continue de présenter Marine Le Pen comme fondamentalement hostile à la démocratie et aux libertés – c’est sur cette base que s’est mobilisée la coalition des deux dernières semaines contre elle. Chose certaine, dès le soir du premier tour, la stratégie du barrage s’est imposée pour une grande part de la classe politique, à gauche comme à droite, même si Jean-Luc Melenchon a refusé de s’y rallier en refusant de se plier à l’alternative politique offerte par le duel Macron-Le Pen. On veut encore tendre un cordon sanitaire contre le FN, ce qui pousse certains commentateurs à s’agacer de cet antifascisme anachronique qui hystérise la vie politique. Ils ajoutent généralement qu’il ne devrait pas être nécessaire de mobiliser en permanence la mémoire de la deuxième guerre mondiale pour critiquer le Front national, qu'on peut en faire le procès à partir d'un autre logiciel.

Le débat de l’entre-deux tours du 3 mai a manifestement tiré la candidature de Marine Le Pen significativement vers le bas. On pourrait même dire que c’est à ce moment qu’elle s’est effondrée. Le espectacle était affligeant : brutale, querelleuse, mal préparée, et d’une incompétence crasse, Marine Le Pen a révélé ses limites alors que plusieurs croyaient qu’elle allait plutôt profiter de l’occasion pour confondre les sceptiques et afficher des qualités d’homme d’État. On a vu une candidature se décomposer en direct, comme si le grand nombre découvrait qu’elle n’était manifestement pas qualifiée pour la fonction qu’elle briguait. Elle est même parvenue à laisser de côté les grands thèmes identitaires qui mobilisent sa base et ceux qui sont tentés de la rejoindre pour se laisser piéger par la question de l’euro qui s’est retourné contre elle. Après coup, elle a prétendu vouloir incarner la colère du peuple dans une stratégie explicitement tribunicienne. Aujourd’hui, elle se retrouve avec un score sans ambiguïté : à moins de 35%, elle a échoué politiquement. Il ne serait pas étonnant qu’elle connaisse un nouvel échec aux législatives.

On annonce une recomposition de la politique française. Elle viendra probablement mais on ne sait pas trop à quoi s’attendre. Elle n’en est probablement qu’à ces débuts. Ce soir, Marine Le Pen a cherché à l’enclencher en laissant entendre que son parti changerait de nom – en fait, qu’elle créerait un nouveau parti, pour marquer l’ultime rupture avec les origines du FN. Elle cherchera à profiter de la crise à venir chez les Républicains, qui seront tiraillés entre le ralliement à Macron et l’opposition franche à sa politique, pour devenir la grande force d’opposition au nouveau président. Mais elle n’est pas en position de force et il n’est pas inimaginable que le FN connaisse du tumulte à l’interne suite à sa déroute. On le sait, plusieurs préfèrent à Marine Le Pen sa nièce, Marion Maréchal Le Pen, qui malgré son jeune âge, témoigne d’un indéniable talent politique en plus de séduire l’électorat de droite. Emmanuel Macron, lui, a tout avantage à voir le FN dominer l’opposition : il s’assure ainsi d’une position hégémonique devant une droite condamné à la division structurelle entre son aile classique et son aile populiste.

Les grands enjeux des dernières années ne disparaîtront pas et la droite républicaine devra voir de quelle manière elle entend poursuivre ce qu’on pourrait appeler sa mue conservatrice, désirée et encouragée par sa base, mais qui suscite l’agacement de ses élites. Si le FN condamne ce qu’on pourrait appeler le souverainisme français à une expression rabougrie, tribunicienne et terriblement limitée, au point d’y voir un des grands responsables de l’impuissance politique française, la droite républicaine, elle, ne semble plus capable de rejoindre les classes populaires et a toujours la tentation de se soumettre idéologiquement aux prescriptions morales de la gauche. On constate alors que la recomposition politique par tous annoncée ne sera pas qu’idéologique mais sociologique. De nouvelles coalitions pourraient émerger : elles feront peut-être moins disparaître le fameux clivage gauche-droite qu’elles ne viendront lui donner une nouvelle définition. La coalition macronienne ne viendra probablement pas dissoudre durablement les tensions d’un pays profondément divisé.

Mais cela dit, pour peu qu’il obtienne sa majorité aux législatives du mois de juin, Emmanuel Macron disposera d’une situation politique très avantageuse. Alors qu’on imaginait la gauche condamnée par la présidence de François Hollande, il est parvenu à la maintenir au pouvoir, en la délivrant de la gangue du Parti socialiste. Le progressisme français parvient ainsi à se défolkloriser en devenant la formation politique chantant les vertus de la mondialisation heureuse et de la diversité, tout en prétendant s’inscrire dans le grand récit national. C’est un coup de maître qui confirme la capacité de rebond des élites médiatiques et politiques qui parviennent encore à définir les termes du débat public pour conserver le contrôle du pouvoir politique et social. Il serait malvenu de ne pas souligner le brio de la manœuvre. Le progressisme assure ainsi son hégémonie pour un bon moment. Elle n’était pas aussi fragile que certains voulaient le croire.