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La radicalisation anarchiste à l’université inquiète

Des experts observent un climat peu propice au débat sur certains campus

Un colloque critique du fédéralisme censé se tenir à l’UQAM en mars a été reporté pour des raisons de sécurité, même si les organisateurs n’avaient pas reçu de menaces. Quelques mois plus tôt, une conférence sur la transsexualité a été perturbée.
Photo Dominique Scali Un colloque critique du fédéralisme censé se tenir à l’UQAM en mars a été reporté pour des raisons de sécurité, même si les organisateurs n’avaient pas reçu de menaces. Quelques mois plus tôt, une conférence sur la transsexualité a été perturbée.

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Conférences perturbées, autocensure, radicalisation de mouvements anarchistes. Des universitaires craignent un déclin de la liberté d’expression sur les campus québécois, où le climat est tendu ces temps-ci.

«On voit de plus en plus de cas de censure», déplore Rhéa Jean. Critique du mouvement transgenre, cette docteure en philosophie relate avoir dû elle-même mettre fin à une conférence qu’elle donnait en novembre à l’UQAM après que des militants l’eurent perturbée en scandant des slogans. «Ces groupes ne veulent tout simplement pas qu’une parole différente de la leur puisse se faire entendre», dit-elle.

«Il y a une volonté de moraliser l’espace public, des mouvements de gauche qui interviennent pour imposer une rectitude politique», dit Joseph-Yvon Thériault, professeur de sociologie à l’UQAM.

Les discours à teneur capitaliste ou identitaire ainsi que les propos critiques des mouvements féministes sont particulièrement susceptibles d’être visés.

Depuis la grève étudiante de 2012, certaines franges anarchistes se sont radicalisées, observe M. Thériault. «C’est dû à l’impasse du mouvement. On se radicalise parce qu’on n’a pas de porte de sortie [politi­que]».

Affrontements aux États-Unis

Le phénomène fait aussi écho à une tendance marquée aux États-Unis, où des controverses ont mené à des affrontements et des démissions d’enseignants. Dans plusieurs universités, des étudiants demandent le droit à un safe space, c’est-à-dire un endroit où ils seraient protégés des discours qu’ils trouvent offensants.

À la mi-mars, une étudiante du Massachusetts s’est retrouvée en cour après avoir présumément attaqué une joueuse de basketball qui refusait de défaire ses tresses. Elle l’accusait d’appropriation culturelle. À Yale, une pétition a circulé contre une liste de livres à lire, dont les auteurs étaient tous des hommes blancs.

La situation au Québec et au Canada est encore loin d’être aussi tendue que chez nos voisins du Sud, mais la tendance est bel et bien là, s’entendent à dire la Fédération québécoise (FQPPU) et l’Association canadienne des professeurs et professeures d’université.

D’ailleurs, de plus en plus d’étudiants québécois vont suivre des formations auprès de militants aux États-Unis et en ressortent d’autant plus méfiants envers les institutions, dont l’université. «Ce sont des groupes anarchistes en ce sens qu’ils refusent de reconnaître les autorités en place», explique Jean-Marie Lafortune du FQPPU.

« Autocensure »

Les cas concrets de censure sont toutefois encore rares chez nous, selon M. Thériault. «C’est plus de l’autocensure. Des profs qui s’empêchent de dire ce qu’ils pensent, qui évitent de donner tel contenu de cours. À la longue, ce sont les étudiants qui sont perdants.»

«Je pense que c’est une tragédie. L’université est rongée par le cancer de la rectitude politique», abonde l’avocat Julius Grey. Seuls les discours qui sont potentiellement criminels, c’est-à-dire qui relèvent de la haine pure, peuvent être empêchés, rappelle-t-il.

 

Quelques cas récents

■ Mars 2017 :

Un colloque organisé à l’UQAM par un groupe souverainiste a été reporté «afin d’assurer un climat d’échange sécuritaire». Le collo­que s’est finalement tenu en avril. Des rumeurs de menaces avaient circulé concernant un autre événement, celui-là impliquant le chroniqueur du Journal Mathieu Bock-Côté.

■ Février 2017 :

Un billet est publié sur la plateforme Dissident.es suggérant de ne plus tolérer les drapeaux québécois lors de manifestations étudiantes.

■ Novembre 2016 :

L’association étudiante AFESH-UQAM adopte un mandat dénonçant «l’instrumentalisation de la liberté d’expression».

■ Novembre 2016 :

La conférence de Rhéa Jean sur la transsexualité à l’UQAM est annu­lée après perturbation.

■ Avril 2016 :

Une conférence de Jean Charest à McGill est perturbée et annulée. Elle devait porter sur les moyens de réduire le cynisme envers les institutions publiques.

 

Des discours « blancs » et « masculins »

Les discours dominants ont déjà suffisamment de visibilité, estiment des universitaires, qui ne croient pas que la liber­té d’expression soit plus en dan­ger qu’avant sur les campus.

«Ce ne sont pas les populations déjà fragilisées qui hurlent qu’on attaque leur liberté d’expression. [...] Ce sont ceux qui ont toujours eu le crachoir, c’est-à-dire généralement des hommes blancs», observe Martine Delvaux, professeure en études littéraires à l’UQAM.

Selon elle, la liberté d’expression n’est pas en danger à l’université. «Les discours dominants n’ont pas à être défendus. Ils prennent toute la place», dit-elle.

Les étudiants qui veulent des «espaces sécuritaires» demandent simplement à ce qu’on réflé­chisse au tort qui peut décou­ler de certains discours.

«Il s’agit de reconnaître qu’elles et ils vivent dans un monde qui les a blessés et qui continue de le faire», ajoute Mme Delvaux.

Pas nouveau

Le fait que des militants cherchent à faire taire leurs opposants n’est pas un phénomène nouveau, rappelle René Côté, vice-recteur à la vie académique à l’UQAM. Le campus de l’université est souvent montré du doigt pour le militantisme musclé de certains étudiants.

M. Côté songe d’ailleurs à orga­niser un débat au sein de l’université sur la question de la liberté d’expression. «On va essayer de travailler à ce que de tels incidents ne se reproduisent pas.»

«Reste que l’université a toujours été un lieu d’effervescence et de contestation. On ne devrait pas être étonnés que des groupes étudiants prennent des positions extrêmes. C’était comme ça il y a 20 ans et je parie que ce sera comme ça dans 20 ans», assure-t-il.

Un facteur a toutefois bel et bien changé, ces dernières années: avec les médias sociaux, il est plus facile pour les militants de se mobiliser pour critiquer ou perturber des événements.

«Les manifestations de désaccord finissent sur la place publique plus rapidement qu’avant», observe Jean-Marie Lafortune de la FQPPU.