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Quelle présidence pour Emmanuel Macron ? Entretien avec Brice Couturier.

Quelle présidence pour Emmanuel Macron ? Entretien avec Brice Couturier.

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Brice Couturier est journaliste à France-Culture, où il s’intéresse à l’actualité des idées à travers le monde. Historien du présent, il nous aide à comprendre les mouvements de fond de notre temps et les grands courants intellectuels et politiques qui le structurent. Ceux qui l’écoutent savent à quel point ses analyses sont essentielles et nous dégagent des termes convenus du discours médiatique. Je lui ai posé quelques questions à propos du nouveau président français, Emmanuel Macron.

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Mathieu Bock-Côté: Emmanuel Macron représente pour plusieurs l’espoir d’un renouvellement en profondeur de la vie politique française. Est-ce qu’avec lui, la France connaîtrait enfin le moment libéral que plusieurs lui souhaitaient ?

Brice Couturier : Il faut comprendre que la culture dominante, en France, est très hostile au libéralisme. Depuis des décennies, les manuels scolaires, les médias dominants, les syndicats et les politique répètent que le pays est « victime de l’ultra-libéralisme ». C’est assez comique, dans un pays qui détient le double record d’Europe de la dépense publique et de la redistribution sociale par rapport au PIB (respectivement 56 % et 34 %). Mais c’est ainsi.

Dans ces conditions, qu’un quasi-inconnu, âgé de moins de 40 ans, n’ayant jamais affronté une élection, parvienne à la présidence de la République sur un programme, en effet, libéral, constitue une espèce de miracle. Car, oui, le programme de Macron est social-libéral. Précisément libéral de gauche. Il prétend que le rôle de l’Etat est d’équiper les individus des compétences nécessaires à la réalisation de leurs ambitions. Alors que la culture socialiste française présuppose que les gens ne savent pas vraiment ce qui est bon pour eux. Et qu’il lui revient de faire leur bonheur à leur place. C’est ce qu’anticipait si bien notre Tocqueville, avec son fameux « Etat paternel et tutélaire » qui tend à nous maintenir en enfance et nous ôterait bien volontiers la peine de vivre, afin de mieux nous protéger... 

Mathieu Bock-Côté : Quels sont les grands défis qu’aura à rencontrer Emmanuel Macron? Quels sont les grands enjeux politiques de la France contemporaine ?

Brice Couturier : C’est immense ! Les 12 travaux d’Hercule ! D’abord, il faut débloquer le marché de l’emploi en réformant en profondeur un Code du travail, pensé pour protéger les salariés bénéficiant d’un emploi sûr et pérenne. Car notre système social, comme l’écrivait Denis Olivennes, dans un article resté fameux, c’est celui de la « préférence pour le chômage ». Tout repose chez nous sur l’existence d’un volant important de travailleurs précaires qui sert de variable d’ajustement et permet aux entreprises de s’adapter aux variations de leurs carnets de commande en préservant leurs employés protégés. Ce système de double marché de l’emploi est scandaleusement injuste. Mais la gauche classique et la majorité des syndicats ont fermé les yeux. Toute remise en cause du statu quo provoque des manifestations monstres – un très grand nombre de personnes sont payées pour faire du syndicalisme...

Ensuite, il y a « la fenêtre d’opportunité » qui existera en fin d’année, après les élections allemandes de septembre, pour réformer en profondeur la politique européenne. Cela passe en particulier par la création de tout ce qui a manqué jusque là à la monnaie européenne, l’euro (un budget propre, un ministre des finances de l’Eurozone, etc.)

Si j’ai bien compris la stratégie de Macron, il s’agit de faire le contraire de François Hollande : ne pas louvoyer, ne pas tenter de réformer en douce et en crabe, mais aller vite et fort dès cette année. Parce que les résultats escomptés sur l’emploi ne se verront qu’en 2019. En 2018, il faudra donc renoncer à la rigueur budgétaire. Et obtenir le soutien des Allemands.

Et puis, il y a l’intégration des immigrés de deuxième et troisième générations, qui ont le sentiment, pas toujours infondé, d’avoir été relégués dans leurs fameux « quartiers ». Notre système scolaire dont les performances dégringolent. Notre système de santé qui s’écroule tout doucement dans l’indifférence générale (déserts médicaux, manque criant de spécialistes dans de nombres départements, hôpitaux désorganisés par les « 35 heures »...

Mathieu Bock-Côté : Comment qualifier le deuxième tour Macron-Le Pen ? Annonçait-il une recomposition en profondeur de la vie politique française ?

Brice Couturier : On peut l’espérer, en effet. Si les institutions de la V° République sont assez souples et solides en même temps pour avoir permis toute sorte de configurations, notre système partisan, lui, est en fin de parcours. Depuis 1981, à une seule exception près, le gouvernement en place a été battu à chaque élection générale. Du coup, les deux « partis de gouvernement » se sont habitués à exercer le pouvoir tour à tour, au nom de « l’alternance ». Puisque le PS était au pouvoir depuis 2012, avec François Hollande, cela aurait dû être le tour des Républicains, avec François Fillon. Les électeurs en ont décidé autrement. Les soi-disant « partis de gouvernement » n’ont obtenu, ensemble que le quart des suffrages ! Cela montre que ces deux partis sont usés jusqu’à la corde, décrédibilisés. Du reste, les sondages montrent que les politiciens sont extraordinairement impopulaires. Ils sont plus méprisés que les banquiers ! Vous imaginez ?

Maintenant, il faut encore que Macron réunisse une majorité à l’Assemblée nationale en juin. Et cela sera très difficile. Car ce sont des élections locales. Les gens sont habitués à voter pour des gens qu’ils connaissent bien. Et En Marche n’existe que depuis un an. Du coup, Macron sera obligé de solliciter des députés venant du PS et des Républicains pour tenter d’obtenir cette fameuse majorité. La droite (Les Républicains) rêve de prendre sa revanche et d’obtenir le groupe parlementaire le plus puissant. Tout est possible.