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Tourner sa langue sept fois avant d'écrire

Bloc éducation
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J’enseigne le français. Une langue tout aussi magnifique que complexe. Une langue, ce n’est pas seulement une banque de mots. C’est une identité. C’est précieux, fragile. La nôtre, elle évolue, se modifie, se raffine depuis des siècles. Et je n’ai pas besoin de vous convaincre qu’elle doit se tenir la tête haute pour ne pas rendre l’âme. 

Sans devenir paranoïaques, ce que nous pouvons faire dans notre quotidien pour la protéger et l’honorer, c’est de bien la parler et bien l’écrire. Et c’est là que j’entre en scène. 

Depuis des années, j’essaie de tout mon être que mes élèves apprécient leur langue, qu’ils adoptent une attitude positive envers celle-ci, qu’ils cessent de la voir comme un fouillis de difficultés qui les amène à préférer l’anglais. Gros mandat. 

Est-ce que la qualité du français des élèves est en baisse depuis le tournant du millénaire? Grande question. 

Oui, il y a plus d’élèves en difficulté et, oui, il y a un constat général que certaines bases de la langue n’ont pas été acquises dans l’enfance. Serait-ce la faute de la réforme? En partie, je crois. En axant l’apprentissage sur les projets et la découverte de règles par induction, on a plus ou moins pris en compte les élèves plus faibles. 

Les élèves forts, eux, s’adaptent à n’importe quelle réforme. Pas les plus faibles. Ils ont besoin d’un enseignement systématique des règles et beaucoup de pratiques d’écriture. Pourquoi? Pour s’approprier ce que d’autres ont pris moins de temps à intégrer.  Même si on nous a répété qu’il faut posséder des connaissances pour actualiser des compétences, il me semble qu’il s’agit là de belles paroles plutôt que de réelles manifestations. 

Encore une fois, nous nous sommes lancés dans un renouveau pédagogique, commettant l’erreur de croire que «nouveau» rime nécessairement avec «meilleur». Pour maitriser une langue comme le français, il faut du temps, de la rigueur et beaucoup de répétitions, surtout chez l’enfant en difficulté. Je n’ai pas LA recette miracle. Tout simplement parce que je ne crois pas que Dieu ait une quelconque incidence sur la maitrise d’une langue. 

Bien humblement, j’aime penser que si nous avions, comme société, un réel et sincère amour de notre langue, nous aurions déjà fait un grand pas dans la bonne direction. Au lieu de bouder les difficultés de notre langue, il faudrait nous relever les manches et tenter d’y voir plus clair. Pourquoi? Pour y découvrir peut-être que sa complexité peut s’avérer fort belle, que sa richesse peut nous élever, que ses mille nuances peuvent nous aider à mieux nous exprimer.  

Plusieurs d’entre nous le font déjà, oui, mais ce n’est pas encore suffisant. Pour montrer l’exemple à nos enfants, nous devons lire, que ce soit des journaux, des BD, des romans, peu importe. Nous devons leur signifier combien savoir écrire est une priorité dans la vie, pas seulement à l’école entre 8h et 16h. Si cette mentalité prend naissance à la maison, il est plus facile et naturel pour les enseignants de prendre le relais dans leur classe.

De plus, on entend souvent que nous nivelons par le bas, que nous produisons des analphabètes fonctionnels, que les écoles gonflent les notes pour diplômer à tout prix et que cette pratique amène l’élève à avoir une fausse image de lui-même. Ne pas donner l’heure juste à un élève est un acte très grave, c’est un geste qui a des répercussions catastrophiques sur son avenir et son estime de soi.

Laissez-moi vous partager une idée à laquelle je pense depuis quelques années. Pour rehausser nos standards, pour relever une barre qui semble trainer par terre, j’aimerais que, dès le primaire, un texte d’élève comportant trop d’erreurs soit automatiquement considéré comme un échec, peu importe ce qu’il aurait obtenu dans les critères liés au contenu (ce qui, trop souvent, lui sauve la peau). Il y aurait trop d’échecs? Ce serait une catastrophe? Je n’en suis pas si sûr.

Si, dès son plus jeune âge, l’élève est conscientisé à cette éventualité, il redoublerait d’effort et de rigueur. Pourquoi? Parce que le message qu’on lui enverrait serait que la maitrise du français écrit, c’est essentiel. Point final. 

Et un jour, peut-être, cet élève adoptera un comportement de scripteur rigoureux, qu’il soit en classe de français, de sciences, à son travail, partout. 

Si on malmène notre langue, si on la préfère au détriment d'une autre, on la perdra inévitablement.  Paradoxalement, pour protéger une langue, il faut s'ouvrir à toutes les autres.  Aimer notre langue, ce n'est pas se replier sur soi-même.  

Pour aimer quelque chose, il faut le respecter. 

Trop souvent, j’entends les plaintes reliées aux textos, que ce sont eux qui sont les grands responsables du déclin du français écrit au nouveau millénaire. 

Texter, c’est un symptôme, pas la cause, et il est trop facile de taper sur le clou de la méchante technologie. «C’est elle, c’est pas moi!»

Maitriser sa langue, c’est comme être en amour.  Il faut se connaitre, s’apprivoiser au début. Et, petit à petit, fournir des efforts au quotidien pour que le couple fonctionne. Et pour qu’il fonctionne, on ne se fie pas au hasard. On communique, on se prend soin, on se respecte.  On se protège. 

Sans jamais perdre de vue qui on est. 

Bien écrire sa langue, c’est une magnifique histoire d’amour. Reste à voir si nous avons vraiment le coeur à l’ouvrage...