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Comment le français meurt

En refusant la souveraineté en 1995, nous avons renoncé au seul cadre qui
aurait pu pérenniser le français
Photo d'Archives En refusant la souveraineté en 1995, nous avons renoncé au seul cadre qui aurait pu pérenniser le français

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Dimanche, 13 h environ, je lis dans un café de mon quartier. C’est une vieille habitude à laquelle je suis fidèle. J’apporte ma pile de magazines (oui, en format papier!) et je m’installe.

De temps en temps, je tends l’oreille, mais pas trop. C’est l’avantage des lieux publics. Les dizaines de conversations s’annulent dans un bruit de fond, et finale­ment, chacun peut s’isoler dans sa bulle pour un moment.

Franglais

Mais cette fois, ça ne fonctionne pas. À côté de moi, deux charmantes jeunes femmes.

Je les remarque à cause de leur étrange dialecte. Elles parlent français. Puis anglais. Puis français. Puis anglais encore. Au total, le français a sa place, mais l’anglais domine. En gros, elles parlent franglais.

Silencieusement, je m’exaspère. Car comment ne pas y voir une manifestation parmi d’autres de notre régression identitaire?

Surtout que la jeunesse aime le franglais.

Je devine ce que me dirait un bon relativiste: vivre et laisser vivre! Elles ont bien le droit de faire ce qu’elles veulent!

Ainsi posé, le problème semble insignifiant. Mais il ne faut pas le poser ainsi. Tout ne se réduit pas à la logique des droits individuels. Qu’on le veuille ou non, rien n’est plus collectif qu’une langue. La langue est politique.

Le franglais révèle un rapport de force: dans la bataille des langues, l’anglais gagne du terrain. Autrement dit, l’anglais mange le français.

Quelqu’un qui parle franglais nous envoie un signal, sans même peut-être s’en rendre compte: le français ne lui suffit pas pour exprimer sa pensée et ses émotions.

Il a besoin de passer à une autre langue pour s’exprimer pleinement. C’est un symptôme de colonialisme linguis­tique.

Ce n’est pas un bilinguisme enrichissant, mais celui d’un peuple qui ne parvient plus à dire le monde dans sa propre langue. Aujourd’hui, on parle franglais, demain, on se convertira pour de bon à l’anglais.

Il faut penser historiquement.

Dans la deuxième moitié du 20e siècle, les Québécois se sont battus pour franciser leur métropole, qui était encore marquée par la Conquête.

Ils ont fait d’immenses progrès jusqu’aux années 1990. Il s’agissait de faire du français la langue commune d’un peuple.

Combat

La loi 101, dont nous célébrerons cette année le 40e anniversaire, nous a permis de faire d’immenses progrès. Mais manifestement, elle a atteint depuis longtemps son efficacité maximale.

Il faut dire qu’en refusant la souveraineté en 1995, nous avons renoncé au seul cadre qui aurait pu pérenniser le français.

Chaque fois qu’on nous accueille dans un commerce en nous disant bonjour-hi, c’est l’esprit de la loi 101 qu’on piétine.

Le français n’est qu’une langue sur deux. La langue pauvre. La langue vaincue. Celle qu’un jour, on ne parlera plus. On se suicidera culturellement au nom de la modernité.

À moins de reprendre le combat. Enco­re une fois. Ce combat qui ne finira jamais. Si nous voulons vivre comme peuple, du moins.

Le voulons-nous encore?