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Sauve qui peut! (ou la pertinence d'un réseau privé subventionné)

Sauve qui peut! (ou la pertinence d'un réseau privé subventionné)
JOEL LEMAY / 24 HEURES / AGENCE QMI

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Il n’y a rien à reprocher aux parents qui choisissent d’envoyer leur enfant à l’école privé. Ils ne sont pas vraiment responsables de cet exode. Ils profitent de bonne foi d’un système leur permettant de faire, à l’instar du ministre de l’Éducation, «le meilleur choix». 

Un choix qu’ils ne pourraient cependant pas faire sans le soutien de l’État, qui encourage de facto une ségrégation parmi les enfants du Québec.
 
Un choix qui participe hélas au cercle vicieux d’une éducation à trois vitesses, injuste et néfaste, et dont profitent surtout le gouvernement et les établissements privés, qui ne cessent tous deux de populariser insidieusement cette marchandisation de l’éducation.
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Ce faisant, pour mieux vendre et entretenir sa réputation, l'école privée se pavane en se comparant sans scrupule à sa rivale publique, et tente même de justifier sa pertinence  «au-delà des perpétuelles questions financières, sociales, culturelles, éthiques et politiques».
 
Trop souvent, l’un des plus grands mensonges qu’elle promeut est que son succès s’appuie sur la sélection de ses enseignants, alors qu’il repose de toute évidence sur celle de ses élèves. En filtrant, sauf exceptions, les difficultés inhérentes à la pauvreté et aux troubles graves d’apprentissage - qui nuiraient potentiellement à son image – elle ne retient qu’une clientèle dont la scolarisation sera, dans son ensemble, plus rentable.
 
C’est d’ailleurs, fondamentalement, ce qui explique l’efficacité de son encadrement et la liberté qu’elle a d’innover, alors que le réseau public, pour rester compétitif, s’impose quant à lui un deuxième écrémage fatal dont découlera la lourde composition des classes dites régulières. De ces deux réalités complètement différentes naissent des besoins auxquels on choisit d’attribuer les ressources dont on dispose, publiques ou privées.
 
Bref, d’un point de vue pédagogique, l’école privée n’offre aucun réel avantage, à part celui non négligeable d’offrir un environnement regroupant une forte proportion d’enfants a priori avantagés sur les plans académique et socio-économique. 
 
De même, avec tout le respect que je leur dois, je ne crois pas que mes collègues du privé oseraient d’eux-mêmes prétendre qu’ils sont meilleurs que nous qui sommes au public. Ils vont aussi loin qu’on puisse aller avec ce genre de groupes. Ils ne sont pas en cela plus compétents que moi.
 
La question est ailleurs : quel mérite a-t-on, comme établissement d’enseignement, quand on bénéficie, grâce aux subventions gouvernementales, d’une clientèle ainsi triée par le portefeuille?
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Le fait est que la grande majorité de ces écoles ne survivraient pas sans ce financement, et que le gouvernement les valorise d’autant plus qu’il prive de ressources l’école publique dans son mandat – fondamentalement humaniste – de rendre meilleurs ceux qui ne pourront jamais se payer leur chance. Il donne trop souvent la désagréable impression, à côté du privé, d’accepter de niveler par le bas. Que ce soit dans les infrastructures ou pour les statistiques, voire malgré lui, il participe du désaveu de l’école publique.
 
D’ailleurs, la nécessité de cette aide, si ardemment défendue par certains, n’est-elle pas devenue proportionnelle à la crainte que l’on a d’envoyer son enfant dans le réseau public?
 
Que la triste perception qu’on a de cette dernière soit fondée ou non, qu’elle découle de faits ou d’impressions, il n’en reste pas moins que beaucoup veulent à ce point l’éviter qu’ils seront prêts à dépenser une fortune, souvent même par endettement.
 
À bien y penser, envoyer ses enfants à l’école privée n’est pas tant un choix qu’un privilège, qui nécessite, selon les familles, plus ou moins de sacrifices, si tant est que l’on ait quelque chose à sacrifier. Avec un financement à plus de 60% par le gouvernement, il s’agit moins d’un système privé accessible à tous que d’un système public interdit à la majorité.
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La formule du succès économique néolibéral passe essentiellement par la réduction de ses dépenses, donc de la taille de l’État, donc de ses responsabilités, et aboutit inexorablement à la dégradation des services offerts à la population. Celle-ci, de plus en plus convaincue de leur déficience, en vient de gré ou de force à leur préférer le privé, et ne voit finalement plus l’intérêt de continuer à les financer au-delà d’un certain seuil.
 
Dans ce cercle vicieux d’un machiavélisme exemplaire, le réseau public est confronté à des choix inhumains, les parents compensent en payant davantage de leur poche, et le gouvernement dégage des surplus séduisants en faisant l’économie de ses responsabilités. 
 
Car plus de parents se sauvent du système public, et plus il sauve de l’argent.
 
Après tout, pourquoi investir dans l’amélioration de tout un système quand il est plus économique d’aider ceux qui en ont les moyens – une potentielle «élite» – d’en réchapper? 
 
On renie ainsi, tout sourire et convaincu, la base même du principe d’égalité des chances que se doit pourtant de valoriser une démocratie digne de ce nom: tout devrait être fait pour donner plus de choix à ceux qui n’en ont pas, afin de favoriser la mobilité sociale, l’engagement citoyen, et d’empêcher la pérennité d'une hiérarchie définie par le pouvoir de l'argent. 
 
Mais nous, cyniques devant l’avenir, restons avec l’idée que, pour le reste des enfants du Québec, nous manquons d’idées, d’argent ou d’ambition...
 
Pensez-vous vraiment que le Québec n’a pas les moyens d’éduquer adéquatement toute sa jeunesse? 
 
Foutaises. 
 
C’est de volonté dont nous manquons.