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«Spinners» en classe: nos profs se prononcent

Est-ce que le jouet du moment a sa place en classe? Quatre professeurs témoignent

Boy holding popular fidget spinner toy on a white background.
andrewburgess - Fotolia Le gadget du moment en classe: le «spinner».

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Gadget du moment, les «spinners» sont actuellement incontournables.

Comme le rapporte Business Insider, plusieurs variantes du gadget tournoyant et de sa version «cube à boutons» dominent largement le marché des jouets sur le portail Amazon.

Dans les écoles, les «spinners» toupillent et divisent. Pour certains, un «spinner» est un outil pour calmer les élèves anxieux ou souffrant d’un trouble de déficit d’attention. Pour d’autres, c’est un jouet qui déconcentre, voir un objet très dangereux s’il est utilisé comme projectile.

L’engouement est tel que de plus en plus d’écoles américaines interdisent le gadget. Les élèves souffrant de problèmes sensoriels pourraient toutefois conserver leurs «spinners» en classe.

Qu’en est-il au Québec? Pèse sur start en a parlé avec quatre enseignants locaux qui collaborent également au Blogue des profs du Journal.

Voici leurs témoignages. Place au débat.

Mathieu Bernière

Enseignant de français au secondaire depuis 12 ans. Il enseigne à l’école Samuel-­de Champlain, Québec.


Ce phénomène de mode est un irritant, et le fait qu’on prétende lui associer des vertus favorisant l’apprentissage m’exaspère d’autant plus: cela n’est souvent qu’un prétexte pour l’apporter et le manipuler en classe.

J’en ai d’ailleurs parlé ouvertement avec plusieurs de mes groupes pour leur faire comprendre mon intolérance, ce qui les intéressa d’autant plus que je semble être à leurs yeux un enseignant assez patient et compréhensif.

En effet, après avoir vu un enfant de 10-­12 ans sauter sur une boîte dans une boutique, je n’en revenais pas de voir plusieurs de mes grands ados de secondaire quatre se pointer en classe avec. Je leur ai posé la question ouvertement, et la plupart m’ont confirmé que ça ne servait absolument à rien, que ce n’était qu’une mode.

Une m’a affirmé quand même que cela pouvait favoriser la concentration. Je décidais alors de leur parler des effets du marketing et de la fausse publicité qui entouraient le produit, tandis que plusieurs semblaient fort conscients des millions que devaient se faire le concepteur du jouet en question.

Mais à voir la manie de certains à jouer avec, alors même que je leur en parlais, cela ressemblait davantage à une forme de dépendance. Ils ne se rendent même pas compte qu’ils sont obnubilés par le bidule.

J’anime mon groupe, j’avance entre les bureaux, et j’entends un petit bruit continu, un petit roulement à peine perceptible. Je regarde sur ma droite, et un élève dont j’ai habituellement facilement l’attention, toujours exemplaire dans sa participation au cours, a les yeux rivés sur le machin qui tourne devant lui.

Si on prétend que cela favorise la concentration, en fait, l’élève ne se concentre que là-­dessus. Il le manipule, le surveille, et cherche à devenir meilleur dans son maniement. Ça devient une diversion évidente.

Rares sont les élèves capables, effectivement, de le manipuler par exemple sous le bureau tout en continuant à écouter l’enseignant ou en faisant leurs exercices (pour lequel au demeurant ils ont généralement besoin de leurs mains et de leurs yeux).

Nano sur YouTube Aux États-Unis, des élèves tentent de faire des manoeuvres de «spinners» en classe

L’autonomie de l’élève se retrouve inévitablement compromise: oubliez les projets individuels ou les travaux d’équipes, c’est une source de distraction supplémentaire que le prof doit surveiller.

Les élèves se le prêtent, l’essaient, ou regardent le voisin qui joue avec. L’effet hypnotisant du gadget ne distrait pas que celui qui le manipule: plusieurs autres se voient aussi dérangés dans leur apprentissage.

En fait, pour ce que j’ai pu observer, si cela peut, hypothétiquement, favoriser la concentration de certains enfants, il s’agit d’exceptions. Les élèves en difficulté ou avec un déficit d’attention cherchent souvent à accrocher leur intérêt sur un stimulus plus attrayant que les leçons à comprendre ou à pratiquer.

La réussite d’un élève passe par sa curiosité, par son respect des savoirs et des adultes qui
les enseignent, et par sa discipline et sa capacité à se mettre au travail dans un environnement favorisant l’apprentissage et la concentration. Ce gadget éloigne sans aucun doute de cet objectif.

Il revient à cette notion de «multitasking», de multi­tâche. Or, c’est complètement faux: si l’élève est capable d’avancer dans ses études, dans son cours et dans sa compréhension tout en manipulant son «spinner», il progressera incontestablement moins vite, ne comprendra probablement que partiellement les notions, et en retiendra moins l’essentiel.

Bref, c’est bien plus une mode qu’un outil d’apprentissage. Il est selon moi important que les parents comprennent qu’il ne s’agit que de fausses publicités, et qu’un tel jouet, en classe ou pendant les leçons, nuit bien plus qu’il n’aide aux apprentissages de l’enfant, surtout en cette fin d’année alors que les évaluations arrivent.

Comme toutes les modes que nous avons tous connues dans le passé, elle finira par passer, ce qui nous confirmera que ses propriétés «pédagogiques» n’étaient que de la poudre aux yeux. Les impacts sur les apprentissages et les résultats, eux, risquent d’avoir des effets à plus long terme.

Martin Dubé

Enseignant de français en 5e secondaire à la polyvalente Saint-Jérôme. Il enseigne depuis 18 ans.


Le problème ici, c’est que tout le monde a raison. Globalement, j’entends.

Je m’explique. Clairement, ce bidule permet à certains étudiants de garder leur attention sur le cours. Toutefois, chez d’autres, il est surtout une source de distraction qui les éloigne du cours qui se donne.

Comment trancher alors? Comment réglementer de manière généralisée alors que cela peut être bénéfique de manière individuelle?

Un enseignant gère un groupe. Bien sûr, ce groupe est composé d’individus, mais pour que ce soit viable et juste, l’enseignant doit penser autrement.

Je pense donc que, malgré certains aspects qui peuvent être aidants pour certains élèves, il faut que ce type demeure en dehors de la salle de classe. Tout comme le cellulaire, par exemple. Ce genre d’objets, d’outils ne peut être admis et toléré en classe.

Nano sur YouTube Aux États-Unis, des élèves tentent de faire des manoeuvres de «spinners» en classe

Peut-être vais-je sonner vieux jeu, mais une salle de classe, c’est sacré. C’est un lieu où l’on se coupe de nos distractions extérieures, de nos diverses occupations pour se concentrer sur une seule chose: apprendre. C’est même l’un des derniers endroits au monde où une telle chose a lieu, et c’est très bien ainsi.

Si le «spinner» aide à la concentration, l’élève le «spinnera» à la maison, dans la cour d’école, chez ses amis, n’importe où, mais pas en classe. Il faut, à mon sens, que la salle de classe soit un rempart face à toutes les modes qui sortent chaque année, chaque mois.

J’enseigne en 5e secondaire. Donc, non, je n’ai pas eu cette chance de gérer cet objet controversé avec mes grands ados de 16 ans. Et j’en suis très heureux!

Si un de mes étudiants avait utilisé un tel jouet en classe, je l’aurais sûrement confisqué en glissant au passage une remarque un brin sarcastique pour lui signifier qu’à 16 ans, s’amuser avec un «spinner», ce n’est pas ça qui va charmer sa future conquête.

En ce moment, de ce que j’en sais, chaque école gère la situation à sa façon. Il n’y a pas de mot d’ordre officiel comme pour les appareils électroniques.

Sylvain Dancause

Enseignant de mathématiques en 1ere secondaire et chimie en 5e secondaire à l’école de la Courvilloise. Il enseigne depuis plus de 20 ans.


Je n’ai reçu aucune rétroaction de la part de la commission scolaire, de ma direction d’école ou encore des parents de mes élèves. Il s’agit d’une gestion de classe usuelle, au même titre que d’autres événements possibles.

En 5e secondaire, je n’ai pas encore remarqué la présence des «spinners» dans mes groupes de chimie. Par contre, en 1re secondaire, dans mes groupes de mathématiques, il y a plusieurs élèves qui possèdent ce bidule.

Certains rigolos tentent de justifier l’utilisation de ce jouet en prétextant qu’il aide à se concentrer. Pour le moment, j’en doute!

Selon mes observations, les élèves qui utilisent les «spinners» semblent obnubilés par le mouvement de l’objet. Mon hypothèse personnelle: ce jouet ne sert à rien dans une classe. De ce fait, la consigne est claire: l’objet doit rester dans l’étui à crayons.

Néanmoins, je favorise la curiosité et la recherche d’arguments fondés sur la science dans mes cours. Puisque ma consigne repose sur mes observations et qu’il s’agit d’une preuve non scientifique, j’ai dit aux élèves qu’il était possible de me faire changer d’idée.

La condition? Une âme charitable doit m’apporter un article scientifique qui démontre l’utilité d’un objet de la sorte. J’ai fait ma demande il y plus d’un mois... et j’attends encore!

En passant, il existe déjà une multitude d’outils sensoriels pour les personnes atteintes d’un trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité. Il en est de même pour ceux aux prises avec certains troubles de stress ou d’anxiété.

Bref, je crois qu’il s’agit d’une excellente occasion de discuter avec les élèves de la puissance du marketing sur leurs choix dans leur vie...

Eric Tremblay

Enseignant en 6e année

Je crois que ces objets de manipulation ne sont ni bons ni mauvais: tout dépend de l’usage qu’on en fait. Cette opinion n’engage que moi, mais je crois qu’interdire le «spinner», c’est faire fausse route, à tout le moins avec les plus vieux.

Dans ma classe de 6e année, on s’est entendu sur la manière dont on devait s’en servir afin que ça reste un outil, un objet de manipulation et pas un jouet.

Nous avons eu de bonnes discussions à ce sujet en élargissant sur les moyens qu’on peut utiliser pour se concentrer davantage à la tâche, qu’ils soient physiques ou pas.

Dans mon local, on utilisait déjà différents objets comme des balles, des ballons de basketball, de petits sacs de farine et des lunes lestées en tissu coloré.

Ainsi, le «spinner», ce n’est que la mode du moment, un beau coup de publicité qui a très bien fonctionné auprès des jeunes.

Les élèves et moi-même avons d’ailleurs analysé ce qui a fait son succès et qu’est-ce qui fait que ça plaise autant. On a même parlé des hypothétiques profits de l’entreprise par rapport au coût de fabrication...

Je doute de ses vertus thérapeutiques, mais lorsqu’il est utilisé dans le respect de tous les acteurs œuvrant dans la classe, le «spinner» est un outil qui tient tes doigts occupés pendant que ton esprit cherche à se concentrer, un peu comme le fait un stylo ou une balle spéciale.

J’en utilise un moi-même pour modéliser aux enfants des façons appropriées de s’en servir et j’en ai acheté trois pour que ceux qui n’en possèdent pas ne se sentent pas en reste et les utilisent s’ils en ressentent le besoin.

Encore faut-il arriver à déterminer ensemble si ça les aide à se concentrer... À cet égard, c’est comme le principe qu’écouter de la musique en travaillant. Ce n’est pas pour tout le monde que c’est payant.

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Quel prof se rapproche le plus de votre opinion sur les «spinners»?

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Mathieu Bernière