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Trump teste les limites de la partisanerie

Trump revealed classified info to Russian FM, envoy: report
AFP

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Donald Trump multiplie les gestes qui, dans des circonstances normales, entraîneraient des critiques unanimes, sinon des appels à sa destitution. Pourtant, les républicains lui demeurent fidèles. Qu’est-ce que Trump devra faire pour perdre leur appui? Où est la limite?

La semaine dernière, j’ai essayé de faire une pause de Trump. Évidemment, le renvoi du directeur du FBI, James Comey, est venu interrompre ce moment de félicité. Il était évident que Comey indisposait le président et son intention annoncée d’approfondir l’enquête sur les liens entre la campagne Trump et des agents russes commençait à rendre pas mal de monde nerveux dans son entourage. Le prétexte annoncé pour le renvoi était cousu de très gros fil blanc, mais c’est le président lui-même qui a fini par admettre ouvertement que l’enquête sur la filière russe était son motif pour renvoyer Comey. Congédier une personne qui enquête sur soi, ça peut facilement être perçu comme de l’obstruction de justice pure et simple, du genre qui a fini par coûter la présidence à Richard Nixon. Pourtant, les républicains ont resserré les rangs et ont défendu le congédiement de Comey.

Comme si les choses ne paraissaient pas déjà assez mal pour lui, le président Trump en a ensuite rajouté en invitant le ministre des Affaires étrangères et l’ambassadeur de Russie au bureau ovale où seuls les médias russes avaient été conviés. Encore une fois, des républicains se sont dit troublés, mais n’ont rien fait. Finalement, la cerise sur le gâteau est sortie hier soir. Pendant cette rencontre, dans ce que des témoins ont décrit comme un effort pour impressionner ses visiteurs, Trump leur a révélé des renseignements opérationnels extrêmement sensibles que les agents américains n’ont même pas le droit de révéler aux alliés.

La sécurité nationale compromise

Rappelons que, pendant des mois, les républicains ont cloué Hillary Clinton au pilori pour avoir potentiellement mis à risque, avec son serveur de courriel privé, des renseignements moins sensibles que ceux que Donald Trump vient d’offrir sur un plateau d’argent aux Russes. Trump lui-même appelait à son incarcération. Ses partisans étaient beaucoup moins magnanimes.

Ce que Donald Trump a fait n’est pas illégal. Si le président décide qu’un renseignement n’est plus secret, ce n’est plus un secret. Selon les experts en la matière, cela n’empêche pas que cette divulgation compromet de façon tangible certains aspects de la lutte au terrorisme. La nature des renseignements divulgués compromettra une opération en cours. Aussi, comme le renseignement en question provenait d’un pays tiers, certains alliés y penseront désormais deux fois avant de refiler des tuyaux aux services de renseignement américains.

Des réactions purement partisanes

On peut facilement imaginer les réactions des républicains et de la droite en général si Barack Obama ou Hillary Clinton avait transmis de tels renseignements à une puissance adverse. Pourtant, les républicains continuent de s’opposer en bloc à un approfondissement des enquêtes sur la filière russe. On se dit troublé par les agissements du président, mais la délégation républicaine au Congrès continue de l’appuyer.

Du côté de l’opinion publique, la situation est semblable. Même si la plupart des indicateurs économiques sont au beau fixe, les taux d’approbation du président restent plus bas que ceux de tous ses prédécesseurs à ce stade de leur premier mandat. Ce qui frappe toutefois dans les sondages est l’appui très solide que Trump continue de recevoir parmi les partisans et sympathisants républicains. L’appui à ses actions controversées est presque invariablement déterminé quasi intégralement par l’orientation partisane. Que se passe-t-il?

La polarisation partisane de la politique américaine avance inexorablement depuis au moins trois décennies et l’élection de Donald Trump en a été l’aboutissement. On observe le phénomène d’abord au Congrès, où l’espace de compromis entre les deux partis s’est rétréci au point d’avoir pratiquement disparu pendant les mandats de Barack Obama. Comme l’ont noté Thomas Mann et Norman Ornstein, ce phénomène est presque entièrement attribuable à la radicalisation du Parti républicain. On assiste à la même tendance dans l’opinion, surtout chez les personnes les plus engagées en politique.

Le résultat, comme l’ont noté les auteurs d’un des livres les plus importants de l’année 2016 en science politique (Democracy for Realists, par Christopher Achen et Larry Bartels), est que la partisanerie prend de plus en plus la place du jugement dans l’esprit des électeurs, surtout lorsqu’on focalise l’attention sur l’opposition, comme les républicains l’ont fait pendant les deux mandats de Barack Obama et comme Donald Trump a réussi à faire avec brio pendant sa campagne présidentielle presque entièrement négative, où le contenu des politiques compte très peu pour l’électeur moyen. En effet, la présidence de Barack Obama a à ce point touché les cordes culturelles sensibles de la droite américaine que Trump a pu bénéficier de la polarisation partisane en évacuant toute prétention d’agir au nom de principes ou d’idées et en misant simultanément sur le rejet tribal des opposants démocrates et la construction d’une sorte de culte de la personnalité centré sur sa personne. Pour la droite, le culte de Trump remplace les idées et les principes. C’est ce qui a amené récemment le commentateur conservateur Charlie Sykes à affirmer que tout ce qui reste aux défenseurs de Trump est l’argument simpliste selon lequel si la gauche s’oppose à lui, alors il faut à tout prix continuer à l’appuyer.

Trump pourrait-t-il vraiment faire n’importe quoi?

Pour les groupes d’intérêts et pour les mieux nantis, qui souhaitent depuis des années renverser les politiques de redistribution et les réglementations environnementales et financières mises en place pendant la présidence Obama, les raisons d’appuyer un président disposé à signer les lois et décrets qui vont dans le sens de leurs intérêts sont évidentes. Pour les législateurs qui dépendent de ces groupes et qui craignent comme la peste les réactions hostiles du noyau dur des partisans de Trump s’ils lui mettent des bâtons dans les roues, l’intérêt de défendre le président contre vents et marées est aussi évident.

Malgré tout, les membres du Congrès ne sont pas insensibles à l’impopularité tenace de Trump chez les électeurs du centre. Les élections de mi-mandat s’en viennent à grands pas et celles-ci occasionnent presque toujours des pertes pour le parti d’un président en place. Historiquement, lorsque le taux d’approbation du président a été inférieur à 50% (et rien ne porte à croire que Trump atteindra ce seuil si la tendance se maintient), le parti du président a perdu plusieurs dizaines de sièges à la Chambre des représentants. L’impopularité de Trump pourrait donc entraîner suffisamment de représentants républicains dans la défaite pour leur faire perdre le contrôle de la Chambre. Pour le moment, les membres du Congrès semblent peu enclins à abandonner Trump, mais les choses pourraient changer rapidement s’il devient évident qu’un appui à Trump mène à une défaite certaine pour un grand nombre de républicains. C’est pourquoi il faudra surveiller attentivement en juin l’élection partielle tenue en Géorgie pour élire un remplaçant à Tom Price, nommé au cabinet Trump. Price avait gagné ce district par 23 points, mais les sondages actuels sont trop serrés pour projeter un gagnant.

L’épisode des secrets divulgués aux Russes déclenchera-t-il ce mouvement de fuite? Rien n’est moins sûr. Les réactions initiales des républicains montrent que ceux-ci vont probablement donner une nouvelle fois le bénéfice du doute à leur président. Mais la question demeure: qu’est-ce que Donald Trump devra faire pour perdre l’appui de ses partisans? C’est comme si on avait devant nous une énorme expérience où un savant fou essaierait de savoir quelles sont les limites de la partisanerie aux États-Unis. Pendant la campagne, Trump s’était aventuré à dire que ses partisans lui sont tellement loyaux qu’il pourrait tirer à bout portant sur quelqu’un en plein jour au beau milieu de Broadway sans perdre l’appui de ses partisans. L’expérience ira-t-elle jusque-là? Probablement pas, mais lorsque Donald Trump sera de passage à New York, il m’apparaîtrait prudent de ne pas trop flâner dans le quartier des théâtres.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM