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Camionneurs sous pression

Le nombre d’avertissements et de billets d’infraction a augmenté de façon inquiétante

Jennifer Nicolas, une camionneuse de 32 ans, a déjà dormi seulement huit heures en quatre jours pour ne pas perdre son travail.
Photo Magalie Lapointe, collaboration spéciale Jennifer Nicolas, une camionneuse de 32 ans, a déjà dormi seulement huit heures en quatre jours pour ne pas perdre son travail.

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Les camionneurs en manque de sommeil, qui ne respectent pas les règles sur les heures de conduite, sont de plus en plus nombreux à se faire pincer par les contrôleurs routiers, a appris Le Journal.

Des documents obtenus à la suite d’une demande d’accès à l’information révèlent que le nombre d’avertissements et de billets d’infraction remis aux conducteurs de véhicules lourds pour non-respect du règlement sur les heures de conduite et de repos a augmenté de façon inquiétante.

L’an dernier, les agents de Contrôle routier Québec ont distribué près de 3000 constats d’infraction, une hausse de 50 % par rapport à 2010.

Le nombre d’avertissements a carrément explosé: les contrôleurs routiers en ont remis plus de 8000 en 2016. Il y a cinq ans, ils en remettaient cinq fois moins.

Amendes sévères

Les amendes peuvent atteindre jusqu’à 1730 $ si le camionneur délinquant est son propre patron.

«Les amendes sont très sévères. [...] Vous savez, une amende peut équivaloir quasiment à une semaine de paye», a souligné Marc Cadieux, président de l’Association du camionnage du Québec.

C’est lorsque la sécurité routière est mise en péril que les contrôleurs émettent des billets d’infraction. Si l’erreur est de nature administrative, le camionneur s’en tire généralement avec un avertissement, sauf s’il s’agit d’une récidive.

«Quand ça touche la sécurité routière, que les heures de conduite sont excédées, c’est là que ça devient dangereux», a expliqué Benoit Lapierre, qui est contrôleur routier depuis une dizaine d’années.

Cette hausse du nombre d’avertissements et de constats d’infraction s’explique par l’intensification des efforts de contrôle et de prévention de la fatigue au volant, selon le porte-parole de Contrôle routier Québec, Éric Santerre.

«La fatigue au volant demeure la troisième cause d’accidents mortels sur nos routes. Même s’ils ne représentent pas la majorité des cas, on sait très bien que les accidents impliquant un véhicule lourd auront des conséquences beaucoup plus lourdes», a-t-il expliqué.

Les résultats commencent donc à paraître. Pour l’ensemble des camionneurs interceptés sur les routes du Québec, le taux de conformité par rapport aux heures de conduite et de repos est passé de 82 % en 2014 à 85 % en 2015 et 86 % l’an dernier.

Une camionneuse raconte

Mais la pression demeure. En entrevue avec Le Journal, une camionneuse a raconté qu’elle a déjà dormi seulement huit heures en quatre jours afin de plaire à son employeur et ne pas perdre son travail.

«C’était ridicule. Je dormais pendant mes pauses et mes temps de repas, et ce, pendant quatre jours et quatre nuits de suite. J’étais rendue agressive à la fin», a confié Jennifer Nicolas.

Alors que son ancien employeur manquait de main-d’œuvre, elle a dû prendre un nombre inestimable de cafés, boire des boissons énergisantes et avaler des comprimés de caféine vendus légalement en pharmacie pour aider au déneigement après une tempête de neige dans l’arrondissement Lachine où elle travaillait.

«Je ne m’endurais plus, je n’avais pas le choix de boire plusieurs Red Bull pour contrer mon manque de sommeil», a expliqué la camionneuse.

Plus que la limite

Elle affirme avoir modifié pendant des semaines son rapport journalier pour qu’il respecte la limite maximale de 70 heures par semaine. «Je travaillais entre 15 et 40 heures de plus que la limite. J’ai sacrifié ma relation avec mon fils. Je devais avoir une gardienne jour et nuit. Je travaillais pour payer la gardienne, un moment donné ça n’avait plus de sens. Mon fils m’en a longtemps voulu», a témoigné la mère de famille.

La camionneuse de 32 ans conduit des camions lourds depuis sept ans. Mère monoparentale, elle s’est endettée de 12 000 $ pour suivre sa formation dans une école privée. Elle voulait s’assurer de se trouver un bon emploi dès l’obtention de son diplôme d’études professionnelles en conduite de véhicules lourds.

— Avec la collaboration de Magalie Lapointe

Le registre électronique devrait tout changer

La mise en place éventuelle par le gouvernement fédéral d’un registre électronique obligatoire risque de donner du fil à retordre à ceux qui trafiquent leurs feuilles d’heures de conduite.

«On ne se mettra pas la tête dans le sable, oui, il y en a qui peuvent le trafiquer [leur registre des heures de conduite]. Ils ont des voyages à faire dans des temps à respecter», reconnaît le porte-parole de Contrôle routier Québec, Éric Santerre.

À l’heure actuelle, le registre se remplit sur papier. Avec un logiciel installé sur une tablette ou un ordinateur de bord avec GPS, il sera plus difficile de mentir sur ses heures de conduite.

L’Association du camionnage du Québec (ACQ) n’en demande pas moins. En décembre prochain, les Américains imposeront le registre électronique sur leur territoire. Le Canada tarde à emboîter le pas, ce que déplore l’ACQ.

Sécurité et compétitivité

«C’est quelque chose qui est très attendu, oui, au niveau de la sécurité, mais aussi au niveau de la compétitivité», a souligné Marc Cadieux, PDG de l’ACQ, qui pointe aussi du doigt les expéditeurs.

«Pour eux, que le camionneur attende une heure, deux heures, trois heures dans leur cour, ils n’en ont rien à cirer», dénonce M. Cadieux.

Cela expliquerait, entre autres, pourquoi certains en arrivent à tricher pour rattraper le temps perdu, ce qui alimente une forme de «compétitivité déloyale», regrette le représentant des transporteurs.

Travailler dans l’illégalité

- Magalie Lapointe, Collaboration spéciale

Jennifer Nicolas, une camionneuse de 32 ans, a déjà dormi seulement huit heures en quatre jours pour ne pas perdre son travail.
Photo Magalie Lapointe, collaboration spéciale

Le cas de Jennifer Nicolas, qui soutient avoir déjà dormi seulement huit heures en quatre jours, en raison de son travail de camionneuse, ne serait pas un cas isolé.

Selon le consultant en transport chez SMSN, Steve Bourgeois, la pratique est répandue.

«Les camionneurs ont peur de perdre leur emploi par manque d'expérience, car les compagnies demandent souvent plusieurs mois d'expérience. Ils acceptent donc de faire plus d'heures, même si c’est illégal», a-t-il ajouté.

Par exemple, un employeur qui est payé à la tonne livrée peut avoir des journées peu rentables.

Trafiquer le rapport

Si un camionneur est pris pendant trois heures dans le trafic et réussit à faire seulement deux voyages au lieu de quatre, il devient peu rentable pour le propriétaire du camion.

Un des moyens utilisés serait d’exiger du camionneur de trafiquer son rapport journalier pour qu’il travaille plus longtemps.

«Il y a toujours moyen de trafiquer un rapport. Quelqu’un qui veut frauder pourra toujours le faire», a dit la camionneuse Jennifer Nicolas.