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Quand l'empathie collective déraille un peu

Quand l'empathie collective déraille un peu
ANDRÉANNE LEMIRE/AGENCE QMI

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Plus tôt cette semaine, le papa de Cédrika Provencher a fait empêcher la diffusion d’un documentaire concernant l'enlèvement de sa fille, parce qu’il craint que ça puisse nuire à l’enquête. Documentaire auquel il avait donné son accord, au départ. Mais il aurait changé d'idée, suite à la découverte des restes de sa fille.

Ok. Fait divers.

Pis là, j’ai lu les commentaires, ma foi!

Comme ça, on a LE DROIT de savoir? Comme ça, c’est ÉGOÏSTE, que sa famille garde pour elle les détails concernant la mort de LEUR fille? Comme ça, c’est INACCEPTABLE que la SQ ne tienne pas les Québécois au courant des développements au fur et à mesure de l’enquête?

Ce que j’en comprends, c’est que quand la petite Cédrika Provencher a été enlevée, le 31 juillet 2007, à l’âge de 9 ans, ses parents le savaient pas, mais le public qui s’est tant donné pour aider à l’enquête prenait possession, un peu à sa façon, de leur fille, lui aussi.

Parce que je comprends, en lisant les commentaires sur les réseaux sociaux, que le public veut savoir. Cédrika, c’est pas juste la fille de Martin Provencher, mais c’est aussi celle de madame Chose, qui a vu un «dividu louche», un soir, en face de chez eux; pis de monsieur Untel, qui a parlé de la p’tite Provencher à ses chums, un soir au dépanneur; pis de mademoiselle X, qui a partagé sans relâche le portrait de la petite, en espérant qu’on la retrouverait vivante.

Parce que ce que je comprends, c’est qu’en prenant part à l’enquête, l’imaginaire collectif a pris l’enfant sous son aile et espère maintenant faire dénouer les liens tortueux qu’il a inventés pour tenter de trouver des réponses. Parce qu'on lit aussi moultes spéculations, dans les commentaires.

Fait qu’on attendait la sortie d’un documentaire sur la petite, en espérant que les cinéastes allaient faire une meilleure job que la police. On peut pas attendre une couple d’années, avant de tout savoir. C’est ici, maintenant, qu’il faut que ça se dise.

Mais la vie en a décidé autrement et on a trouvé les ossements de la fillette en 2015. Ce qui a, j’imagine, donné un nouveau souffle à l’enquête. Pis la famille a désiré vivre ça dans l’intimité.

C’pas un peu pervers, d’être en colère pour ça?

Parce que je dois avouer, quand j’ai lu la nouvelle, une pensée a traversé mon esprit pis je me suis dit que je trouvais ça plate un peu, de pas savoir. Mais trois secondes plus tard, je me suis demandé comment je vivrais pareille situation.

Ç'a pas été trop long à trouver, la réponse.

Je voudrais vivre ça avec ma famille et mes proches. Ceux qui comme moi ont mis leur vie sur pause pendant presque dix ans pour m'appuyer. Même si je sais que la population de ma province au complet a cherché ma fille.

Je ne voudrais pas que tout le monde sache tout à propos de sa mort. Je ne pense pas que ce soit vraiment pertinent pour le reste des jours de monsieur ou madame Tout-Le-Monde, de savoir si elle a été agressée sexuellement, combien de fois pis comment ça a été fait; si elle a souffert beaucoup pis comment; si elle a été captive longtemps, pis où exactement.

Pis je ferais tout en mon pouvoir pour donner toutes les chances du monde aux gens qui enquêtent sur la disparition de ma fille. Je suis peut-être naîve, mais me semble que c’est leur job, non? Pourquoi on les laisserait pas gérer ça, à eux autres, à leur rythme.

Je me dis qu’il serait peut-être temps, qu’on laisse cette famille souffler. Qu’on laisse l’enquête aboutir. Qu’on se mêle un peu de nos affaires. Qu’on comprenne que notre empathie nous donne pas tous les droits.

Même si chacun de nous s’est investi dans l’histoire de son enlèvement, on pourrait pas la laisser reposer vraiment en paix, maintenant?