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Les CHSLD vus par ceux qui y vivent et qui y travaillent

Des patients et une vingtaine des préposés témoignent du manque de personnel, de temps et d’argent

Âgé de 55 ans, Daniel Pilote réside au CHSLD Champagnat, à Saint-Jean-sur-Richelieu. Pour lui, la résidence est comparable à une «prison», sauf qu’il n’est pas coupable.
Photo Héloïse Archambault Âgé de 55 ans, Daniel Pilote réside au CHSLD Champagnat, à Saint-Jean-sur-Richelieu. Pour lui, la résidence est comparable à une «prison», sauf qu’il n’est pas coupable.

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Patates en poudre, bains au noir, quotas de couches: voilà des années que l’actualité écorche les CHSLD du Québec où 36 000 aînés malades vivent leurs derniers jours. Malgré un budget annuel de deux milliards de dollars, plusieurs résidences semblent incapables d’offrir un «milieu de vie» digne de ce nom. Grâce à une vingtaine de témoignages recueillis l’automne dernier auprès des résidents et d’employés qui sont sur la ligne de front, Le Journal fait le point sur la vie au quotidien dans les CHSLD.

Subissant tous les jours les conséquences du manque de personnel et de soins de base, plusieurs résidents de CHSLD (centre d’hébergement de soins de longue durée) déplorent le manque de considération et de dignité.

«Ici, c’est l’unité 99. C’est une prison, sauf qu’on n’est pas coupables», confie Daniel Pilote, résident du CHSLD Champagnat, à Saint-Jean-sur-Richelieu.

Moins que le minimum

«On a des lois pour aider les gens à mourir, mais pas pour vivre. On est en dessous du minimal», ajoute l’homme de 55 ans atteint de dystrophie musculaire de Becker.

Selon plusieurs résidents, le problème majeur est le manque de personnel. «Il faudrait qu’ils réalisent que ça n’a plus de sens. La culotte a beau être absorbante, un moment donné il faut qu’elle soit changée», dit pour sa part Gabriel Lague, 26 ans, atteint de la dystrophie musculaire de Duchenne, qui vit dans un CHSLD de Contrecœur, en Montérégie.

«La plupart des employés font leur possible. Malheureusement, c’est comme à l’usine, ajoute M. Pilote. C’est nous autres qui payons le prix. Il ne faut pas l’oublier.»

«Réveillez-vous, tout le monde! On ne demande pas grand-chose, on veut des services adéquats», résumait M. Pilote l’automne dernier.

Malgré des annonces d’ajout de personnel à l’automne, l’homme n’a vu aucun changement.

«Le personnel est complètement brûlé, rien n’a changé», disait-il récemment.

Souvent gravement malades et démentes, les personnes âgées en CHSLD n’ont pas de véritable voix pour faire entendre leur point de vue.

Ainsi, les «jeunes» résidents deviennent souvent des porte-parole essentiels pour faire valoir les droits.

«Ceux qui ne sont pas là mentalement ne peuvent pas se défendre», constate Gabriel Lague.

«Pensez-vous qu’une personne âgée va se plaindre? Non. Elle va se laisser brasser et ne dira pas un mot», ajoute M. Pilote.

Défaitisme

Et malgré la présence de comités de résidents pour les défendre, peu de changements sont notés.

«Il y a beaucoup de défaitisme. Les gens pensent que ça ne donne rien de se plaindre, a confié Jean Noiseux, qui vit au CHSLD Saint-Charles-Borromée, à Montréal. On est écoutés, mais ça ne change rien.»

 

Histoires d’horreur des employés sur la ligne de front

Épuisement, manque de temps, désillusion: les préposés aux bénéficiaires sont à bout de souffle. Bien que la majorité d’entre eux soient dévoués cœur et âme pour répondre aux besoins des résidents, la charge de travail les épuise et les empêche d’offrir des soins de qualité.

«On fait tout notre possible pour que nos résidents soient bien traités, mais on n’est pas des robots et une grande partie du personnel est écœurée», témoignait une préposée aux bénéficiaires (PAB) de Mascouche qui gagne onze dollars l’heure.

Employés de première ligne dans les CHSLD, les préposés sont «les yeux et les oreilles» des aînés et font souvent preuve de dévouement pour cette «vocation» qu’ils aiment profondément.

Dans les derniers mois, Le Journal leur a lancé un appel aux témoignages pour illustrer la réalité dans les CHSLD. La douzaine de répondants ont exigé l’anonymat, par peur de représailles de leur employeur.

 

Pas assez de préposés

«Quand je finis, je suis épuisée. Et ils en rajoutent tout le temps.»

«L’été dernier, nous avons fonctionné en dessous de l’effectif. Il a fallu combler, donc surcharge de travail, personnel en arrêt de travail, et burn-out.»

«Journées trop chargées, pas assez de préposés, patrons trop exigeants.»

«C’est évident que le nombre de préposés (PAB) n’est pas suffisant pour les tâches à accomplir. Je n’ai jamais trouvé normal que nous soyons deux pour 35 résidents et qu’on doive donner 16 douches par jour.» 

Âgé de 55 ans, Daniel Pilote réside au CHSLD Champagnat, à Saint-Jean-sur-Richelieu. Pour lui, la résidence est comparable à une «prison», sauf qu’il n’est pas coupable.
Photo courtoisie

 

Pas le temps de consoler

«C’est vrai qu’on les amène dans le salon et qu’on les plante devant la télé. On ne peut pas rester là avec eux. Il y a toujours quelque chose d’autre à faire.»

«Aujourd’hui, on n’a plus le temps de s’amuser avec eux. Quelqu’un qui pleure, tu ne peux pas prendre 10 minutes pour le consoler. C’est malade.»

«Si les infirmières passent 10 % de leur temps avec les patients, c’est beau. Elles sont toujours dans le bureau à remplir de la paperasse. Ce n’est pas de leur faute, mais elles n’ont pas le temps.»

«Quand j’ai commencé, c’était une question de donner des soins à des êtres humains. Quand je regarde ça aujourd’hui, c’était plus un milieu de vie dans ce temps-là.»

«On est toujours à la recherche de temps. Dès que t’as un imprévu, t’es en retard dans tout.» 

Âgé de 55 ans, Daniel Pilote réside au CHSLD Champagnat, à Saint-Jean-sur-Richelieu. Pour lui, la résidence est comparable à une «prison», sauf qu’il n’est pas coupable.
Photo courtoisie

 

Manger sans télé ni radio

«Le nouveau mot d’ordre, c’est de faire manger deux personnes à la fois. Le risque, c’est de prendre la cuillère de l’un pour faire manger l’autre.» 

Âgé de 55 ans, Daniel Pilote réside au CHSLD Champagnat, à Saint-Jean-sur-Richelieu. Pour lui, la résidence est comparable à une «prison», sauf qu’il n’est pas coupable.
Photo courtoisie

«Je travaille de soir et pour le souper, c’est honteux. Ils ont des portions ridicules, le repas arrive froid. Pour les personnes ayant une diète mixée, ça arrive comme deux boules de glace dans l’assiette baignant dans la sauce.»

«Il faut fermer la télé pour que les résidents ne soient pas distraits. La dame est dans sa chambre, chez elle, mais on doit fermer la télé et la radio.»

 

Refus d’aller à la toilette

«Même si les patients veulent aller trois fois aux toilettes, c’est juste deux fois, parce que sinon je n’ai pas le temps de voir monsieur X. [...] C’est une question d’humanité. La personne veut faire pipi. On en est rendus là. C’est incroyable.»

«Une madame voudrait être levée à 9 h 30 le matin, mais on la lève vers 8 h quand même.»

«Si la madame sonne cinq fois pour aller aux toilettes, il faut lui dire non.»

«Un patient qui a ses vraies dents, s’il ne peut pas les laver tout seul, elles nesont pas lavées. On n’a pas le temps!»

Âgé de 55 ans, Daniel Pilote réside au CHSLD Champagnat, à Saint-Jean-sur-Richelieu. Pour lui, la résidence est comparable à une «prison», sauf qu’il n’est pas coupable.
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