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Journée nationale des patriotes ou l’amnésie sélective

Journée nationale des patriotes ou l’amnésie sélective
Photo d'archives, Agence QMI

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En cette Journée nationale des patriotes, la réflexion sur l’état des lieux en politique québécoise est bien évidemment de mise. D’autant plus que depuis plusieurs années, cet état des lieux est peu réjouissant.

C’est également le moment où notre mémoire collective vacillante est sollicitée pour un très bref vingt-quatre heures.

Cette même journée où les Québécois, toutes origines confondues, ont un devoir de reconnaissance envers ces patriotes qui, en 1837-38, ont combattu vaillamment dans un mouvement réel d’émancipation démocratique.

Lequel, dans un Bas-Canada également conquis par la Grande-Bretagne, en faisait aussi d’office un mouvement d’émancipation nationale pour tous ses habitants, d’où qu’ils viennent.

C’est précisément parce que ce mouvement en était un d’émancipation démocratique et nationale qu’il fut réprimé aussi violemment par les autorités britanniques.

Plusieurs d’entre eux seront d’ailleurs pendus à la prison au Pied-du-Courant, à Montréal, dont François-Marie-Thomas Chevalier de Lorimier.

Cette Journée nationale des patriotes est toutefois récente. Remplaçant la fête de la Reine, elle fut proclamée par décret en 2002 sous le gouvernement de Bernard Landry.

Or, la semaine dernière, l’Assemblée nationale virait à une énième chicane de drapeaux. Cette fois-ci, à propos du drapeau des patriotes, vert, blanc et rouge.

Jeudi dernier, à la période de questions, le chef péquiste Jean-François Lisée demanda au premier ministre pourquoi il refusait sa demande de «hisser ce drapeau pour la fête des Patriotes lundi prochain, comme le font plusieurs municipalités. (...) pourquoi est-ce que le premier ministre renie aujourd'hui le drapeau dont il a dit que c'était le drapeau fondateur de son propre parti? »

La réponse de Philippe Couillard en a consterné plusieurs :

«Le problème, c'est que, depuis quelques années, en fait, même quelques décennies, le mouvement indépendantiste essaie de récupérer cette rébellion en lui donnant une vertu séparatiste, ce qui n'a jamais été le cas.

Si on lit les livres d'histoire, il s'agissait, effectivement, de l'union de gens qui habitaient sur notre territoire, de toutes les origines, parlant anglais et français, non pas pour sortir le Québec du Canada — à l'époque, c'était le Bas-Canada — mais plutôt pour parler de gouvernement responsable et démocratique. Et malheureusement, depuis, suite à l'appropriation unilatérale de ce symbole par le mouvement indépendantiste et d'autres organisations moins intéressantes, il paraît difficile de penser que ça va déclencher l'unanimité parmi notre population. Je peux vous dire qu'il y a beaucoup de monde qui nous ont contactés, qui nous ont dit : S'il vous plaît, n'allez pas dans cette direction.

Alors, c'est un événement historique qui, sur le plan des principes, doit être salué, l'union des Québécois d'aujourd'hui — Canadiens à l'époque — de toutes les langues pour saluer non pas la séparation, la rupture d'un pays, mais le gouvernement démocratique et représentatif.»

Donc, il y a au Québec une Journée nationale des patriotes, mais selon le premier ministre, son drapeau n’appartiendrait qu’aux «séparatistes» qui se l’auraient «approprié» ?

Comme amnésie sélective, c’est franchement dur à battre. L’art de renier un pan majeur de l’histoire du Québec et du Canada. Et qui sont tous ceux qui, selon M. Couillard, auraient contacté le gouvernement pour se plaindre? Voyons donc...

Mais ce n’est pas tout.

Et M. Couillard de poursuivre:

«Bien, je suis très heureux de rappeler, en fait, M. le Président, que toutes les formations politiques — bon, à l'exception de Québec solidaire, je vais le concéder — toutes les formations politiques sont issues du Parti libéral du Québec. Que ce soit le Parti québécois, que ce soit la CAQ, et l'ADQ auparavant, tous viennent de ce tronc fondateur qui est la plus grande tradition démocratique du Québec.

Alors, je continue à réclamer qu'on redonne à ceux et celles qui ont risqué leur vie à l'époque ce qui leur revient. (...) Cependant, malheureusement, c'est un symbole qui a été, à un moment tragique de notre histoire, lié à la violence, et ça, on ne peut pas le répéter, M. le Président.»

Une référence évidente à son utilisation par le Front de libération du Québec (FLQ) dans les années 1960-70.

La «violence» ? Comme quoi, les Québécois devraient avoir honte du drapeau des patriotes parce qu’un groupe terroriste s’en est déjà approprié les couleurs ?

***

La «violence» ?

La «violence», ce sont plutôt les patriotes et leurs familles qui l’ont subie de la part des autorités britanniques.

La «violence», c’est aussi celle, très politique, du Rapport Durham et de l’Acte d’Union qui suivront l’écrasement des rebellions de 1837-38.

La «violence», c’est l’étouffement national sous lequel les Québécois vivront pendant plusieurs décennies pour avoir osé de rebeller.

Qui plus est, s’il fallait aussi refuser de faire flotter tout drapeau associé un jour ou l’autre à des actes de «violence», il n’en resterait pas beaucoup de fréquentable sur la planète.

Il faudrait interdire les drapeaux de la France, du Royaume-Uni, des États-Unis, de l’Italie, de la Russie, de la Pologne, de la Colombie, du Chili, et de très, très nombreux autres.

Y compris celui de l’Arabie saoudite, où le premier ministre actuel a pourtant travaillé sans broncher comme neurochirurgien. Opérer des cerveaux dans un pays où l’on coupe les têtes, avouons que le paradoxe est spectaculaire.

***

Revirement discret

Puis, un revirement, mais discret. Dans un communiqué de presse émis ce matin, le premier ministre déclare ceci :

«Si nous vivons actuellement au Québec dans une démocratie, c’est grandement attribuable aux luttes menées par les patriotes au printemps historique de 1837. Souvenons-nous de nos ancêtres qui, par leur bravoure et leur profond désir de bâtir une société juste pour leurs concitoyennes et concitoyens, ont marqué à jamais l’histoire du Québec. Saluons la mémoire de ces hommes qui nous ont légué les valeurs de justice propres à notre nation et qui ont jeté les bases d’une société qui se fonde sur l’ouverture et sur la diversité.»

Donc, on leur devrait tout ça, mais on ne pourrait pas hisser leur étendard au sommet de l'Assemblée nationale parce qu'il aurait déjà été associé à de la «violence»?

Bref, que le vrai Philippe Couillard se lève. Est-ce celui qui salue maintenant les luttes des patriotes ? Ou est-ce celui qui associe son drapeau à la violence ?

***

N’importe où...

Le fait est que dans n’importe quelle société normale et avancée, le noble combat et les sacrifices sans nom de ce qui constitue en fait la trame d’un héroïsme d'ampleur nationale, seraient salués par la société entière et sa classe politique, tous partis confondus.

Et son drapeau serait hissé avec fierté. Sans chicane, ni révisionnisme historique.

Mais pas ici. Pas au Québec. Pas dans cette joute ultra partisane qui nous tient de plus en plus lieu de «démocratie».

Même le souvenir des patriotes passe maintenant à la moulinette d’une mémoire récupérée par le premier ministre dans une tentative puérile de l’amalgamer avec la «violence».