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Un comédien qui joue juste des méchants

L’École nationale de police emploie 46 acteurs pour simuler toutes les situations violentes possibles

Simulation d'intervention policière à L'École nationale de police du Québec (ENPQ) avec un itinérant montrant des problèmes de santé mentale. Le comédien Steve Bédard trouve parfois difficile de jouer pendant des heures des personnages qui ont des démêlés avec les policiers.
Photo Agence QMI, Andréanne Lemire Simulation d'intervention policière à L'École nationale de police du Québec (ENPQ) avec un itinérant montrant des problèmes de santé mentale. Le comédien Steve Bédard trouve parfois difficile de jouer pendant des heures des personnages qui ont des démêlés avec les policiers.

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NICOLET | Un comédien de l’École nationale de police peut passer des heures dans la peau d’un pédophile, d’un schizophrène, d’un bandit à cravate ou d’un enfant de trois ans qui a été agressé afin de former les futurs policiers dans des situations les plus réelles possible.

Après une journée de travail souvent lourde et épuisante, Steve Bédard, qui est comédien à l’ENPQ depuis huit ans, doit décrocher, et surtout, ne pas ramener les ambiances difficiles des scènes qu’il joue à la maison.

L’École nationale de police de Nicolet a recours à 46 comédiens pour entraîner les aspirants policiers à faire face à toutes sortes de situations. La violence conjugale, la santé mentale et les chicanes de clôture vont faire partie de leur travail.

Agresseur sexuel

«Un scénario que je fais souvent, c’est un agresseur sexuel qui a fait plusieurs victimes, qui commet des crimes de plus en plus violents à chaque fois. Ce scénario-là dure 3 h 30», dit le comédien Steve Bédard.

L’homme de 31 ans n’a jamais refusé un rôle en huit ans comme comédien à l’École nationale de police, même dans des thématiques lourdes comme la pédophilie et la violence conjugale.

Le comédien fait de tout. Il peut autant se faire passer les menottes par des aspirants policiers que subir un interrogatoire dans le cadre de perfectionnement professionnel destiné aux crimes majeurs.

Il joue parfois un homme qui a tué son père parce qu’il aimait la femme de celui-ci. Il trouve difficile de jouer ce rôle pendant plusieurs heures alors qu’il est bombardé de questions par les enquêteurs.

«Je vais sortir de cette entrevue-là avec une fatigue mentale. Je n’ai vécu aucunement ça en vrai, mais je peux imaginer qu’est-ce que ça pourrait être, le stress d’avoir tué son père», dit-il.

Adrénaline

Ne pas traîner de résidus émotionnels à la maison est une condition importante pour être comédien à l’École nationale de police.

«Quand on m’a engagé, je savais que j’étais prêt pour ça. Si tu ne te sens pas à l’aise, il ne faut pas que tu fasses ce genre de scénario là, parce que c’est quelque chose que tu vas répéter. Il faut vraiment faire une bonne coupure», explique le comédien.

Malgré tout, il arrive encore que son cœur batte très fort pendant les simulations, même après huit ans comme comédien à l’École nationale de police du Québec.

«Un classique est les cas de violence conjugale. Il y a beaucoup d’émotions qui viennent de la part des policiers. C’est un scénario qui est exigeant pour eux. Il peut se passer des choses que je n’ai pas prévues, par exemple, qu’un policier vienne se mettre très près de mon visage. Il peut y avoir des montées de stress, d’adrénaline», dit-il.

L’instinct de confrontation peut être bénéfique à l’apprentissage dans un contexte semblable.

«C’est ce qu’on veut, que tout le monde apprenne à gérer ses émotions», dit le conseiller aux activités des comédiens, Patrick Lacombe.

 

Pas de l’impro

Presque rien n’est laissé au hasard dans les simulations, à part les dialogues qui ne peuvent pas être prévus à l’avance. Les comédiens sont formés par des professionnels pour bien camper les personnages et doivent suivre un canevas lors des interventions.

«C’est sûr que les mises en situation vont se terminer de la même façon. On veut que les aspirants policiers aient la même expérience, qu’ils vivent la même chose, parce qu’ils vont avoir des rétroactions et des cours en classe reliés à ça aussi. On veut qu’ils puissent parler de la même chose», explique le conseiller aux activités des comédiens, Patrick Lacombe.

 

Force

Steve Bédard est formé en emploi de la force, mais il faut oublier les cascades intenses dans les scénarios de l’école de police.

«Il n’y a pas de roulades à terre. Les comédiens ne feront pas ça. Il y aurait un trop gros risque de blessures. C’est vraiment des gestes simples, comme se faire fouiller. Les policiers doivent appliquer des techniques. Il n’y a rien de violent. Ça explique que le risque de blessure est assez faible», dit Bédard, qui n’a jamais été blessé et qui n’a jamais blessé quelqu’un.

 

Jouer un enfant de trois ans

Il peut arriver que Steve Bédard doive jouer un enfant de3 ans victime d’un crime sexuel. Il doit ainsi ajuster son attitude et son niveau de langage en conséquence.

«C’est sûr que j’ai une formation en éducation spécialisée, donc j’ai travaillé avec les enfants, et ça m’aide beaucoup. On s’inspire aussi de notre vie extérieure, comme moi, j’ai un enfant dans ces âges-là. Alors je regarde les mots qu’il dit et les réactions qu’il peut avoir», explique le comédien.

 

Un homme qui dérange

<b>Steve Bédard</b></br>
<i>Comédien</i>
Photo Agence QMI, Andréanne Lemire
Steve Bédard
Comédien

Quand le Journal a rencontré Steve Bédard, il faisait six fois la même simulation dans la journée. Un sans-abri trouble la quiétude devant un commerce. Il parle à voix haute et dit des choses comme «Je ne suis pas un trou de cul», et «ce n’est pas des poubelles».

Inquiète, une femme appelle la police. Les aspirants doivent créer un contact avec l’homme qui semble entendre des voix.

«Qu’est-ce que les voix vous disent, monsieur?», dira l’un d’eux, dans l’objectif de savoir s’il y a un danger immédiat.

Le comédien avance, recule, fait des mouvements imprévisibles. Il arrête parfois de bouger et regarde dans le vide et ne répond que très rarement aux questions des aspirants policiers.

À mi-chemin, une figurante active vient filmer la scène avec son cellulaire, les aspirants policiers doivent la tenir à l’écart, mais doivent également savoir qu’ils ne peuvent pas l’empêcher de filmer.

Simulation d'intervention policière à L'École nationale de police du Québec (ENPQ) avec un itinérant montrant des problèmes de santé mentale. Le comédien Steve Bédard trouve parfois difficile de jouer pendant des heures des personnages qui ont des démêlés avec les policiers.
Photo Agence QMI, Andréanne Lemire

 

Le plus dur, les bandits à cravate

NICOLET | Acquérir toutes les connaissances nécessaires pour interpréter un maire corrompu pendant un interrogatoire de deux heures sur un appel d’offres est un des plus grands défis pour les comédiens de l’ENPQ.

«Quand on tombe dans les crimes économiques, ça deman­de beaucoup de formation et de recher­ches de ma part», dit l’acteur Steve Bédard, qui est parfois utilisé pour ce type de rôle.

Depuis 2013

L’École nationale de police du Québec forme depuis 2013 certains comédiens pour les rendre aptes à participer à la formation d’enquêteurs en perfectionnement professionnel. Des policiers de l’Unité permanente anticorruption (UPAC) ont d’ailleurs été formés à Nicolet.

«Il faut que le comédien en sache plus que ce qu’il va livrer. Il doit s’appuyer sur énormément de connaissances», dit la conseillère en commu­nications à l’école de police, Andrée Doré.

« Des bêtes »

L’Autorité des marchés financiers et le ministère du Revenu ont, entre autres, collaboré à la formation, tout comme un maire de la région qui prend quelques heures pour venir expliquer le fonctionnement de la politique municipale.

«Les comédiens comprennent très bien le système d’appel d’offres, ils sont capables de bien répondre dans des simulations d’interrogatoire. Ils deviennent des bêtes!» explique le conseiller aux activités des comédiens, Patrick Lacom­be.