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Il a changé de vie quatre fois

Sa philosophie le pousse à ne pas rester dans la même ville ou à garder le même emploi plus de sept ans

Le jour de la séance photo, Ghislain Demers se rendait à un rendez-vous professionnel en vélo.
Photo Caroline Lepage Le jour de la séance photo, Ghislain Demers se rendait à un rendez-vous professionnel en vélo.

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SHERBROOKE | Changer de vie, Ghislain Demers ne l’a pas fait une fois, mais bien quatre. Tous les sept ou huit ans, il repart à zéro dans une nouvelle ville et un nouveau travail après un voyage de longue durée.

Il a été urbaniste, gérant et coach de gestion. Il a habité à Vancouver, à Montréal et a même fait le tour des États-Unis en Westfalia avec sa conjointe et sa fille d’âge scolaire.

«Les gens de mon entourage savent que s’ils veulent me garder, il faut qu’ils me laissent faire ce que je veux. Je suis un peu intransigeant avec ma liberté», avoue le résident de Sherbrooke de 52 ans. «Un ami a déjà dit pendant un party: “Ghislain, faut le prendre quand il est là”.»

Le quotidien de Ghislain Demers ressemble à celui de beaucoup d’autres. Mais quand on regarde de plus près, sa vie est loin de suivre le fil typique d’un père de famille. Depuis qu’il est adulte, il suit un cycle de 5 à 11 ans au cours duquel il prend une année sabbatique pour voyager, puis déménage et change de boulot.

«C’est une prise de position philosophique». Sa vie colle drôlement à une théorie voulant que l’être humain suive des cycles de sept ans, trouve-t-il. «Quand tu commences un nouveau cycle, tu es perdu un peu. Au milieu, ça va bien. Puis à la fin, tu commences à être malheureux», observe-t-il.

«C’est un défi parce que c’est un peu comme si la vie récompensait les gens qui restent à la même place et font la même chose toute leur vie», explique sa conjointe et partenaire de voyages, Heather Davis. «Mais nous, on ne vit pas en comptant les années avant la retraite. On se demande: quelle sorte de personne je veux être? Est-ce que j’apprends des choses?»

Heather Davis, Ghislain Demers et Morgane Davis-Demers, avec leur chien Winter, dans leur cour à Sherbrooke.
Photo courtoisie
Heather Davis, Ghislain Demers et Morgane Davis-Demers, avec leur chien Winter, dans leur cour à Sherbrooke.

Avoir le choix

Né dans un milieu défavorisé à Drummondville, Ghislain Demers a grandi en ayant l’impression que son père concierge et sa mère serveuse n’étaient pas très heureux. «Autour de moi, les gens n’avaient pas beaucoup de choix, ou se sentaient comme s’ils n’avaient pas de choix.»

Il a commencé sa vie d’adulte en voyageant beaucoup, d’abord en Europe, puis en traversant le Canada sur le pouce pendant un an. Il a fait un baccalauréat en communication et une maîtrise en urbanisme. Il s’est installé à Vancouver, où il a travaillé comme urbaniste, puis comme gérant de boutiques de plein air. C’est à cette époque qu’il a rencontré sa conjointe (voir autre texte).

À l’âge de 34 ans, quand la plupart des gens cherchent à s’enraciner, le couple décide de prendre une année pour traverser le Canada dans l’autre sens. «On est partis en voiture, avec deux chiens Husky, un traîneau à chiens et deux vélos», se souvient-il.

Il a ensuite commencé le plus long de tous ses cycles. Pendant huit ans, il a travaillé comme un fou à développer au Québec la bannière Atmosphère, spécialisée en équipement de plein air. Entre temps, le couple a acheté une maison à

Laval et a eu un bébé, la petite Morgane.

Épuisement professionnel

Après un épuisement professionnel en 2006, il a réalisé que cette vie ne lui convenait plus. D’autant plus qu’il travaillait tellement qu’il avait l’impression d’être un étranger pour sa fille. «J’étais bien en retard dans mon horaire de sept ans. Je le sentais. Ça me piquait de partout», illustre-t-il.

La petite famille a donc entrepris son périple le plus audacieux en 2009. Pendant un an, ils ont parcouru les Maritimes et les États-Unis à bord d’un camion Westfalia, dans lequel les parents faisaient l’école à la maison à Morgane, alors âgée de 7 ans.

À leur retour, ils ont vendu leur véhicule et leur grosse maison pour s’installer à Sherbrooke, où ils habitent toujours. Ils ont vécu en appartement pendant quelque temps, avant d’acheter une petite maison de 1200 pieds carrés pour 130 000 $.

M. Demers a alors démarré une entreprise de coaching de gestion et travaillait à temps partiel, un choix qui impliquait de vivre avec un salaire trois fois moins élevé qu’avant.

«Il y a une forte pression sociale qui pousse à s’intégrer, à rentrer dans le moule. Il faut être déterminé à résister et à s’écouter.»

La petite famille devant leur camion Westfalia, pendant leur périple aux États-Unis.
Photo courtoisie
La petite famille devant leur camion Westfalia, pendant leur périple aux États-Unis.

Nouveau cycle

Il arrive maintenant au début d’un nouveau cycle, qui s’annonce plus sédentaire. «En juin 2016, j’ai réalisé que j’étais vraiment fatigué. [...] C’est dur d’être entrepreneur.»

Il a commencé un nouvel emploi comme directeur général d’une fondation en janvier dernier. Ce changement de carrière et le retour à un travail à temps plein sont suffisamment importants, pas besoin de changer de ville pour ce cycle-ci, explique-t-il.

Quant au prochain voyage d’envergure, la famille compte faire des séjours de deux ou trois mois chaque année plutôt que de prendre une année sabbatique. Leur prochaine destination est la Scandinavie. «Ce n’est pas coulé dans le béton [le concept de repartir à zéro]. L’idée c’est d’être assez flexible pour partir en voyage».

N’a-t-il pas peur que son existence s’approche de la vie banale des autres? «Jamais je ne dirai que la vie des autres est banale. Je ne porte pas de jugement», assure-t-il.

Une chose est sûre: le projet qu’il cajole pour sa retraite est tout sauf ordinaire. «Je voudrais être sur la route à temps plein, sillonner l’Amérique jusqu’au [sud du sud].», imagine-t-il.

«On le voit qu’on est différents [...] Mais on ne se verrait pas vivre une autre vie que la nôtre.»

Une histoire d’amour hors du commun

 

Ghislain Demers et Heather Davis sont devenus un couple dans des conditions qui sortent de l’ordinaire, à l’image de leur parcours: ils se sont roulés dessus dans une grotte des neiges en camping d’hiver.

Ils travaillaient tous deux dans des boutiques de plein air de la même bannière en Colombie-Britannique dans les années 1990 et se sont embarqués dans le même voyage de groupe en montagne, qui visait à tester l’équipement vendu.

«Le trajet pour se rendre a été mémorable», raconte Mme Davis. En raison de pépins mécaniques avec sa vieille voiture, ils ont roulé sans chauffage avec les fenêtres ouvertes en pleine tempête de neige, se souvient-elle.

Arrivés en montagne, ils étaient les deux seuls à avoir choisi de se construire une grotte des neiges pour dormir. «Le sol était en pente, alors toute la nuit, on roulait l’un sur l’autre. On s’est réveillés enlacés», raconte M. Demers.

Lors de leur premier souper galant, il a passé trois heures à lui énumérer tout ce qu’il voulait, ou pas, dans un couple. Par exemple, l’importance de toujours discuter, mais ne pas se chicaner. L’importance d’être toujours actif et de vivre des expériences culinaires.

«C’était épique. C’est dans le folklore de notre histoire. Ce que j’ai su après, c’est qu’elle n’écoutait pas vraiment. [Sans cela], elle serait partie en courant», avoue M. Demers avec le recul.

«Je ne me souviens pas d’avoir pensé [qu’il était exigeant] à ce moment-là. Mais maintenant, je le pense», dit sa conjointe avant d’éclater de rire.

À 8 ans, elle a visité 26 États américains

 

La fille de Ghislain Demers et Heather Davis peut se vanter d’avoir visité 26 États américains grâce au voyage en Westfalia qu’elle a fait avec ses parents quand elle était petite.

«Mes amis trouvent ça cool», avoue Morgane Davis Demers, maintenant âgée de 14 ans.

Pendant neuf mois, la petite famille a parcouru quelque 29 000 kilomètres sur les routes des Maritimes et surtout, des États-Unis. À bord d’un fourgon emblématique de la génération hippie, le Westfalia, ils sont passés par Washington, Key West et San Diego.

«Je dormais en haut de la van. Quand je me réveillais, je trouvais ça vraiment drôle de devoir mettre ma tête par en bas pour descendre», se souvient-elle candidement.

Pendant ce temps, Morgane faisait son éducation à la maison... ou plutôt, l’école au fourgon.

«J’avais un baccalauréat en éducation primaire, donc ça ne me faisait pas peur de lui enseigner», raconte Mme Davis. Elle s’est toutefois vite rendu compte que sa fille apprenait davantage en visitant les musées sur leur chemin et en vivant le voyage que dans un cadre structuré. «Par exemple, au camping, on lui demandait de calculer le nombre de 25 cents nécessaires pour cinq minutes de douche».

De fil en aiguille, la fillette a appris à lire, à écrire et à compter.

Pas de regrets

Au retour, ses parents ont tout de même fait le choix de lui faire reprendre sa 2e année du primaire. «Comme pendant un an, on était toujours là pour répondre à tous ses besoins, elle était un peu immature pour une enfant de 8 ans», explique M. Demers.

«Ça ne me dérangeait pas vraiment. J’étais plus avancée que les autres, mais juste un peu», insiste de son côté Morgane.

Aujourd’hui, l’adolescente ne regrette pas du tout son périple. Elle peut donner des conseils de voyage à ses amis qui se rendent chez nos voisins du Sud.

«Je peux raconter plein d’affaires sur les États-Unis [...] Une fois, on était dans un désert de sable blanc. Notre chien pensait que c’était de la neige alors il s’est mis à la manger», se souvient-elle.

Souhaite-t-elle devenir une grande voyageuse comme ses parents? «Si je trouve de bonnes places où aller, oui. Mais pas pour être toujours sur la route», nuance-t-elle.

SES VOYAGES ET DÉMÉNAGEMENTS

  • 1984-1985 Europe Déménage à Trois-Rivières
  • 1990-1991 Canada sur le pouce Déménage à Vancouver
  • 1998-1999 Canada en voiture Déménage à Montréal, puis à Laval
  • 2009-2010 Amérique du Nord Déménage à en Westfalia Sherbrooke
  • 2018 Scandinavie