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Des milliers de médecins fichés à leur insu par des compagnies pharmaceutiques

Des compagnies paient cher pour tenter d’influencer les professionnels de la santé

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Des milliers de médecins québécois sont fichés, souvent sans le savoir, par les compagnies pharmaceutiques qui paient le gros prix pour obtenir une foule d’informations confidentielles sur les médicaments qu’ils prescrivent.

Notre Bureau d’enquête a mis la main sur des listes, dont une contenant plus de 7000 noms de médecins, utilisées par les fabricants de médicaments pour inciter les médecins à prescrire à leurs patients davantage de leurs produits.

Formations payées et repas au restaurant: ces pharmaceutiques n’hésitent pas à dépenser pour tenter de convaincre les professionnels de la santé.

La pratique est controversée: Plusieurs médecins joints par notre Bureau d’enquête ignoraient qu’ils étaient ainsi fichés. La Commission d’accès à l’information du Québec juge d’ailleurs que la transmission de certains renseignements va trop loin.

Ces données proviennent d’une compagnie dont le siège social est aux États-Unis, QuintilesIMS. Celle-ci les collecte à partir des prescriptions remplies dans les pharmacies partout au Québec.

Selon nos informations, les représentants pharmaceutiques y paient régulièrement le lunch aux médecins dans le but de les convaincre de prescrire davantage leurs produits.
Photo Martin Chevalier
Selon nos informations, les représentants pharmaceutiques y paient régulièrement le lunch aux médecins dans le but de les convaincre de prescrire davantage leurs produits.
Un traiteur livre le repas au Centre médical Fontainebleau à Blainville.
Photo Martin Chevalier
Un traiteur livre le repas au Centre médical Fontainebleau à Blainville.

Listes secrètes

Ces listes fournies aux représentants des compagnies pharmaceutiques doivent rester secrètes.

Elles valent leur pesant d’or, selon nos sources, même si on ignore à quel tarif exact elles sont vendues. Même les médecins qui y figurent ne peuvent les consulter, à moins que ce soit pour voir leurs propres données.

«Je suis vraiment étonné», a laissé tomber le Dr Steve Breton, de Thetford Mines, qui figure sur une liste obtenue par notre Bureau d’enquête. «Je n’avais aucune idée qu’ils avaient ce genre d’information.»

Sa collègue de Varennes, Dre Lucie Dauphinais, se doutait que les compagnies avaient des données sur ses prescriptions, mais pas aussi précises. «Je ne suis pas contente de savoir ça, ça m’agace.»

Les compagnies pharmaceutiques créent aussi leurs propres listes de médecins à partir des données d’IMS Brogan, récemment rebaptisée QuintilesIMS. «Un représentant doit cibler entre 20 et 30 tops prescripteurs et les visiter plusieurs fois dans l’année», dit une source.

Charles Bernard, Collège des médecins
Photo d'archives
Charles Bernard, Collège des médecins

Profilage de médecins

On les profile même selon qu’ils adoptent rapidement ou non un nouveau médicament.

IMS avait obtenu l’autorisation pour collecter ces données en 2002, à condition que les médecins ne puissent être ciblés. Mais 15 ans plus tard, le ciblage est devenu possible et le président du Collège des médecins juge que c’est inacceptable.

Le Dr Charles Bernard s’inquiète des pressions qui pourraient être faites sur ceux qui prescrivent moins. «Cibler un individu parce qu’il ne prescrit pas assez de corticostéroïdes, c’est inacceptable.»

Dans son documentaire Québec sur ordonnance sorti en 2007, Paul Arcand avait questionné le ministre Philippe Couillard, alors ministre de la Santé, sur les fameuses listes IMS. Dix ans plus tard, le gouvernement n’est pas intervenu pour encadrer davantage ces pratiques et les méthodes de ciblage se sont raffinées.

Environ 10 % des médecins ont demandé que leur nom ou leur profil de prescription soit retiré des données d’IMS, comme leur permet la loi.

Tous les moyens sont bons

Les compagnies pharmaceutiques rivalisent d’imagination pour tenter de convaincre les médecins de prescrire leurs produits. En voici quelques exemples.

Dîner-conférence

Le représentant d’une pharmaceutique va rencontrer les médecins d’une clinique et leur paye le traiteur. Certaines cliniques reçoivent ce genre de lunch plusieurs fois par année.

C’est le cas du Centre médical Fontainebleau à Blainville. Il y a quelques semaines, nous avons photographié un livreur du traiteur Chez Bernard apporter plusieurs repas.

La direction de la clinique a refusé de répondre à nos questions.

Dans d’autres cas, certaines cliniques peuvent aussi facturer quelques centaines de dollars au représentant pharmaceutique, pour des frais de location de salle.

Formations au restaurant

Le représentant d’une compagnie pharmaceutique identifie des médecins qui prescrivent souvent leur produit et leur offre de faire une formation à des collègues.

La formation ne porte pas exclusivement sur leur produit, mais le représentant peut se trouver sur place. Un médecin peut recevoir 500 $ pour une telle présentation. La compagnie pharmaceutique va aussi payer le souper si la présentation se fait au restaurant. Depuis quelques années, un certain nombre de représentants limitent le nombre de verres de vin payés aux médecins lors de ces soupers.

Cette mesure fait suite aux scandales des cadeaux offerts aux professionnels au tournant des années 2000. Certaines compagnies pharmaceutiques ont également retiré l’organisation des formations médicales continues au service des ventes pour la transférer à la direction médicale.

Visite web

Une nouvelle tendance a commencé à surgir pour les représentants pharmaceutiques qui font des rencontres virtuelles avec les médecins. La compagnie IMS commercialise notamment l’outil Kadridge, une sorte de Skype pour médecins.

Il arrive également que le repas soit payé et livré au bureau du médecin pour qu’il le mange durant la présentation virtuelle.

Une quantité considérable de données

La quantité et la précision des données obtenues par notre Bureau d’enquête sont d’ailleurs impressionnantes. Sur une liste, on retrouve le nom de plus de 7000 médecins de famille et le nombre de vaporisateurs nasaux qu’ils prescrivent.

On y apprend par exemple qu’en 2012, le Dr Steve Breton a prescrit à 238 reprises du Nasonex, utilisé entre autres pour traiter les allergies. Sur une autre liste plus récente, les médecins sont fichés selon qu’ils prescrivent rapidement ou non un nouveau produit (innovator, early adopter, late majority).

 

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