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J’ai été escorte pendant le Grand Prix de Montréal

J’ai été escorte pendant le Grand Prix de Montréal

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Une fois, j’ai porté une robe Marciano trop serrée au Grand Prix parce que j’étais dans une passe où je buvais trop de bières en tentant de m’améliorer au billard. Une autre fois, enceinte, j’ai bu sous la pluie une boisson pétillante aux canneberges sans alcool (celle vendue au Ikea) en m’emmerdant grave pendant que les Formule Un filaient à toute allure. Comme spectatrice, j’étais plutôt banale et chiante: j’avais des ampoules aux pieds et je photographiais tous les touristes qui suçaient des itzakadoozie.

Mais, comme escorte, je passais mon Grand Prix à regarder What Not to Wear en feuilletant les revues que laissaient traîner les autres escortes dans le salon que nous partagions. En 2006, Jessica Simpson apparaissait en Daisy Dukes sur la page couverture du US Weekly et on l’accusait de pousser les jeunes filles vers l’anorexie. Moi, ma diète était surtout constituée des crêpes du resto La Petite Marche, de saumon fumé, de suppléments de zinc et de vitamine C, d’eau au pamplemousse rose et de sucettes Chupa Choops.

Les préparatifs

Le samedi précédant le Grand Prix, je me suis enduite de lotion solaire autobronzante puante et je me suis fait bronzer sur le balcon de mon 4 1/2. Dans mon bikini aux motifs psychédéliques à la Austin Powers, j’ai lu des poèmes de Yeats, couchée sur ma serviette de plage.

Car l’amour n’est qu’un écheveau qui se déroule

Entre le crépuscule et l’aurore

Mais l’âme qui va vers Dieu

Est une âme solitaire

L’amour, je m’en foutais un peu. Je m’accrochais surtout à l’idée de faire des milliers de dollars en un week-end. Et j’étais prête à fêter avec tous les touristes excités par les annonces d’escortes déguisées en pilotes de Formule 1 sexy.

Je m’étais rendue, fébrile, au logement du centre-ville, loué pour l’occasion par la femme qui dirigeait l’agence d’escortes pour laquelle je travaillais. Arrivée en jupe blanche bohémienne, en gougounes roses et en petite camisole sans soutif dessous, j’ai enfilé mon costume d’escorte: aka une robe hyper serrée. En attendant les clients, j’ai regardé une rediffusion de l’émission Les Francs-Tireurs. Amir Khadir discutait de sa vision de l’islam. Prévenue qu’un homme arrivait, j’ai laissé le son de la télé pour que les voisins ne m’entendent pas sauter sur le lit.

 

Alcool au citron et casquette Ferrari

Le premier client m’a offert une boisson alcoolisée au citron. J’ai refusé poliment, prétextant que ça m’endormait. Il m’a avoué avoir pris un peu de coke avant de venir me voir. Il voulait juste parler. Il savait qu’il serait incapable de bander.

J’ai ensuite accueilli Binh-Binh, qui me rendait visite toutes les semaines. Cette fois-ci, il portait fièrement une casquette Ferrari. Il m’a appris qu’il possédait également un polo aux couleurs de l’écurie et qu’il irait assister au Grand Prix avec son cousin. Après son départ, je me suis ennuyée, seule, et j’ai fait semblant d’être une ballerine en regardant des makeovers sur TLC. J’étais déçue. Je pensais que le Grand Prix, c’était LE moment de l’année où les escortes gagnaient le gros lot. Je m’imaginais, dès le lendemain, en train d’acheter des billets pour l’Italie.

J’ai tenté de trouver une explication à mon impopularité soudaine: peut-être que la proprio de l’agence n’avait pas assez dépensé en publicité? Peut-être aussi que les clients préféraient se masturber dans des pots d’échappement?

Un certificat de santé pour se faire sucer

Un autre client régulier, un photographe sportif, est arrivé. Il m’a avertie qu’il ne pouvait rester longtemps parce qu’il avait un souper prévu Chez Alexandre. La dernière fois que nous nous étions vus, il m’avait promis de me ramener un certificat de santé, car il voulait vraiment que j’avale son sperme. Il me l’a montré en baissant son pantalon. Je n’ai pas réussi à cacher ma surprise. Je n’en revenais pas qu’il soit allé voir le médecin juste pour que je goûte enfin à son foutre.

La honte de la profession: oublier les condoms

J’ai ensuite reçu un appel de la proprio de l’agence pour me demander si j’acceptais de me déplacer. Un client américain logeant dans un hôtel du centre-ville était prêt à payer plus cher pour que je le rejoigne. J’ai remis la jupe blanche et les gougounes roses pour ne pas éveiller la suspicion du portier de l’hôtel quant à mon occupation de suceuse professionnelle.

Sur la rue Sherbrooke, j’ai hélé un taxi. Vingt minutes plus tard, je rongeais mes ongles manucurés dans la voiture. Le trafic était horrible à cause des défilés de mode et des rues fermées à cause des célébrations du Grand Prix. Je suis descendue et j’ai marché jusqu’à l’hôtel. Puis, je me suis rendu compte que j’avais oublié d’amener des condoms avec moi. Comme je n’ai aperçu aucun Jean Coutu où me fournir en Trojan, j’ai demandé au commis d’un dépanneur croisé sur ma route de me vendre ses deux dernières capotes à la cerise.

Une fois à l’hôtel, le client américain n’avait pas du tout l’air préoccupé par mon retard. Il m’a payée pour une heure même s’il avait l’intention de partir très vite rejoindre des amis au Casino. Il sentait le hamburger. Je me suis placée à quatre pattes sur le lit king, face au miroir. Pendant qu’il s’agrippait à mes hanches, ses couilles frappaient ma chatte. J’étais super stressée parce que je n’avais pas de mouchoir et que mon nez coulait comme si j’avais le pire rhume de l’humanité. (Je n’avais pas le rhume. J’ai juste un nez incompatible avec la profession d’escorte. J’ai une déviation de la cloison nasale, comme Jennifer Aniston, mais je ne me ferai jamais opérer, car mon nez est un héritage familial qui me permet d’avoir l’air chiante, bizarre et de mériter des comparaisons avec Cléopâtre.)

La F1: pas plus d’argent ni de clients, mais des déclarations d’amour

De retour dans l’appartement de la rue Durocher, et après m’être mouchée dans les draps d’un hôtel chic,  j’ai pris une douche à l’eau tiède et j’ai fait fonctionner l’air conditionné. Colin, un bédéiste qui travaillait à contrat pour des agences de publicité, est venu me voir. Il m’a remis une enveloppe bancaire. Je n’ai même pas compté l’argent. J’étais exaspérée d’avance par ses tentatives maladroites de me dire 30 fois «je t’aime».

L’amour, je l’ai déjà dit,  je m’en foutais. Je travaillais pendant le Grand Prix pour me payer des crêpes aux asperges et un voyage en Italie. Finalement, je n’ai eu qu’un Américain qui jouissait pendant que je me mouchais, des clients réguliers et un gars amoureux de moi qui me payait deux heures pour pouvoir me dessiner sur sa planche à croquis. Comme je n’avais pas les moyens pour des billets pour l’Italie, je me suis rabattue sur la Californie, où je me suis réfugiée dans une librairie qui donnait sur la plage à Venice. Une librairie pleine de chats et de recueils de poésie, mais surtout loin des gros moteurs du Grand Prix. 


Ex-collectionneuse de petites pouliches et nostalgique du bronzage en cabine, Mélodie Nelson est maman à la maison et chroniqueuse. Elle est accro au kombucha et croit que le diadème est l’accessoire parfait pour toutes les situations possibles. Ses pieds sont laids, mais ce n’est pas trop grave. Jadis collaboratrice à canoe.ca, elle sévit maintenant au Sac de chips pour parler sexualité.