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Le message de Barack Obama à Montréal

Le message de Barack Obama à Montréal
TOMA ICZKOVITS/AGENCE QMI

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Je n’ai pas assisté à la grand-messe Obama à Montréal hier soir. Le discours ne manquait pas d’intérêt, mais ce n’est pas mon genre d’événement. L’ex-président n’a toutefois pas déçu. Au-delà des préférences idéologiques ou partisanes, chacun gagnera à retenir son message.

Ce n’est pas mon habitude d’étaler mes états d’âme dans mes billets et chroniques, mais je dois commencer par une confidence: je ne suis pas à l’aise avec ce genre d’événement où une personnalité politique livre un message d’intérêt public dans un contexte mercantile mieux adapté au monde du spectacle. À mon humble avis, le seul prix qu’on devrait avoir à payer pour assister à un tel événement est d’attendre patiemment en file. On me répondra que si les billets avaient été distribués gratuitement, ils auraient été revendus à prix d’or alors, si un profit doit être tiré d’un tel événement, pourquoi ne pas permettre aux organisateurs de faire leurs frais et à l’ex-président de renflouer sa fondation et d’assurer l’avenir de ses descendants? Quoi qu'il en soit, je n'ai pas vraiment d'intérêt à débattre ce genre de choses. Si ceux qui ont acheté leur billet y ont trouvé leur compte, tant mieux (ce n'est pas le cas de la plupart des dignitaires, qui ont refilé la facture à d'autres, mais ça c'est une autre histoire).

Bien sûr, en tant que politologue qui consacre une bonne partie de mon travail à l’étude des États-Unis, j’étais très intéressé d’entendre ce que l’ex-président avait à dire dans son premier grand discours à l’étranger depuis son départ. J’aurais également apprécié être parmi la foule pour ressentir le degré d’émotion que seuls des leaders de cette trempe sont capables de susciter dans les grandes foules, mais il n’y avait plus de place dans la galerie de la presse pour un modeste chroniqueur.

J’ai donc suivi l’événement à la télé, comme la plupart des gens qui ne font pas partie du gratin montréalais. Évidemment, même si le nom du président actuel n’a jamais été prononcé, le discours était avant tout une critique des actions de celui-ci, que ce soit en matière d’environnement, d’immigration, de politique sociale ou de politique étrangère, chaque affirmation d’Obama pouvait être entendue comme une condamnation des nouvelles directions politiques prises par son successeur depuis quelques mois. Dans la cacophonie des scandales qui secouent la capitale américaine par les temps qui courent, toutefois, ce message n’a probablement pas trouvé une audience très étendue au sud de la frontière.

Cela ne veut pas dire que le message n’était pas pertinent pour les non-Américains. Le maintien de l’ordre international libéral, la promotion du développement durable, la valorisation de l'engagement citoyen et l’affirmation des valeurs communes qui animent nos sociétés démocratiques sont des défis universels dont les citoyens ordinaires ne devraient pas se soustraire, ici comme ailleurs. 

Au lendemain du séjour européen de Donald Trump qui a marqué, au mieux, une parenthèse dans le leadership international des États-Unis ou, au pire, la fin de l’ordre mondial fondé sur ce leadership depuis trois-quarts de siècle, le discours d’Obama représentait une affirmation importante des valeurs à la base de l’engagement international des États-Unis. Il faudra par contre beaucoup d’autres discours, et des meilleurs, pour ranimer la foi des Américains en cet engagement.

Entre autres avertissements, son discours visait à nous mettre en garde contre un nationalisme d’exclusion, sans nécessairement condamner toutes les expressions du nationalisme. Sur ce thème, il faut ajouter qu’il se sera démarqué son prédécesseur Bill Clinton, dont les discours en sol québécois contenaient de multiples fléchettes décochées expressément contre les indépendantistes québécois. Mais on n’est pas en 1995. Dans l’éventualité improbable où le même genre de contexte referait surface dans un avenir proche, on verra si Justin Trudeau fera appel à son ami Barack comme Jean Chrétien l’avait fait avec son partenaire de golf préféré.

Finalement, l’ex-président a aussi exhorté son audience à éviter de vivre dans des silos où on ne communique qu’avec ceux qui partagent nos opinions, ce qui nous rend vulnérables à la manipulation et à la démagogie. Quand Barack Obama affirme qu’il faut construire nos opinions à partir des faits et non fabriquer les faits qui se conforment à nos opinions, il s’adresse à chacun d’entre nous. L’état actuel de la politique dans son pays doit nous servir d’avertissement sur les conséquences de ce genre d’attitude. Tout est tellement plus grand chez nos voisins qu’on peut être tenté de se féliciter que nos débats publics n’aient pas (encore) atteint le même degré de polarisation, mais on est loin d’en être à l’abri. Si le discours d’Obama n'a fait que contribuer à éveiller chez nous cette nécessaire vigilance, il nous aura été amplement bénéfique.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM