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Lionel Shriver toujours aussi vitriolique!

Un roman fascinant qui nous entraîne coûte que coûte dans une Amérique au bord de la faillite

Lionel Shriver toujours aussi vitriolique!
Photo courtoisie

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Une chose qu’on ne peut certes pas ­reprocher à l’auteure américaine Lionel Shriver, c’est d’écrire toujours le même type de livres. Après Il faut qu’on parle de Kevin – bestseller primé racontant l’histoire d’une mère dont le fils a abattu 9 personnes dans l’enceinte de son école –, La double vie d’Irina – un récit poignant décrivant en parallèle ce qui pourrait ou non se passer si l’héroïne du titre succombait au charme d’un célèbre joueur de «snooker» – ou Big Brother – roman­­-choc se penchant sur l’énorme problème d’obésité morbide affectant une grande partie des Nord-américains –, elle nous offre cette fois une fiction ­apocalyptique qui n’a absolument rien à voir avec Hunger Games ou le Station Eleven d’Emily St. John Mandel, qui a ­récemment remporté le Prix des ­libraires du Québec. De un, parce qu’elle se déroule dans un futur vraiment très proche, de deux, parce qu’aucune catastrophe naturelle ou nucléaire ne forcera quelques survivants triés sur le volet à jouer les Mad Max en milieu hostile.

Les Mandible : une famille, 2029-2047, Lionel Shriver, aux Éditions, Belfond, 528 pages
Photo courtoisie, Eva Vermandel
Les Mandible : une famille, 2029-2047, Lionel Shriver, aux Éditions, Belfond, 528 pages

Sortant totalement des sentiers battus, Lionel Shriver a en effet encore trouvé le moyen de nous surprendre en inventant un genre nouveau, qualifié par le New York Times de dystopie économique. «La crise bancaire et financière de 2008 m’a réellement marquée, car on a failli assister à l’effondrement de tout le système monétaire international, explique Lionel Shriver, qui vit présentement à Londres. D’après le FMI, la dette mondiale aurait franchi l’an dernier le cap des 152 000 milliards de dollars, une somme tellement gigantissime qu’il est pratiquement impossible de concevoir qu’elle puisse un jour être remboursée. Avec Les Mandible: une famille, 2029-2047, j’ai donc écrit ce qui n’est pas arrivé en 2008 en détaillant les répercussions sur les gens ordinaires.»

Le déclin de l’empire américain

Dès l’instant où on entamera la lecture de ce sixième roman de Lionel Shriver, traduit en français, on sera ainsi immédiatement catapulté en 2029, dans une Amérique qui ne ressemble déjà plus vraiment à celle qu’on connaît: tous les journaux – et leurs investigations rigoureuses – ont complètement disparu, ­siroter un vrai café coûte la peau des fesses, presque plus personne ne ­gaspille quotidiennement 80 litres d’eau potable pour se laver, manger du poisson est carrément devenu un luxe et depuis le black-out internet qui, cinq ans plus tôt, a lourdement affecté les États-Unis, la Chine est devenue la première puissance économique mondiale, la valeur du dollar américain ayant ensuite radicalement chuté.

«En très peu de temps, nous sommes devenus incroyablement dépendants du web, que ce soit pour communiquer, ­magasiner en ligne, faire des transactions bancaires ou contrôler quantité d’infrastructures essentielles, précise Lionel Shriver. Ce qui est une terrible erreur, le moindre dysfonctionnement pouvant ­entraîner de graves conséquences. Sans internet, même les feux de circulation cessent de fonctionner! Et pour dépeindre la réalité de 2029, je n’ai eu qu’à lire les journaux. C’est d’ailleurs ce qui rend ce livre plus “inconfortable” à lire que n’importe quelle autre dystopie, parce que tout ce que j’y dépeins est vrai ou potentiellement vrai.»

Une très mauvaise nouvelle pour les Mandible, dont l’étrange patronyme (mandibule en français) a soigneu­sement été choisi pour son côté primitif rappelant qu’en période difficile, on peut manger ou être mangé...

30 $ pour un chou

Travaillant dans un centre d’hébergement recueillant des New-yorkais qui ont déjà tout perdu, Florence est le mouton noir du clan Mandible. Car en plus d’avoir voté pour Alvaredo, premier ­Latino à siéger à la Maison-Blanche, son boulot lui permet à peine de subvenir aux besoins de son fils de 13 ans ou de payer l’hypothèque de sa triste demeure, sise dans l’un des pires quartiers de Brooklyn. Une situation presque ­grotesque, son grand-père paternel étant immensément riche.

Mais lorsque la Bourse s’effondrera à la suite d’un coup d’État fiscal, que les billets verts ne vaudront plus rien en ­dehors du pays et que le poids de la dette américaine obligera Alvaredo à réqui­sitionner tout l’or des particuliers, ­Florence sera la seule de la lignée ­Mandible à pouvoir encore débourser 30 $ pour un chou ou 15 $ pour 200 g d’épinards. Et dans le temps de le dire, elle devra aussi se débrouiller pour nourrir presque tous les membres de sa famille, le célèbre mari économiste de sa sœur n’ayant jamais eu l’audace de ­prédire pareil scénario.

Même si elle a l’habitude de provoquer et de déranger, Lionel Shriver admet cette fois avoir eu beaucoup de plaisir à le faire. «Quand on écrit sur quelque chose qui n’est pas encore arrivé, on peut décrire les pires désastres sans que rien ne vous arrive personnellement. C’est quand même assez amusant!»