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Le général en bateau plutôt qu’en avion

Colbert
Photo courtoisie La traversée du Colbert – De Gaulle au Québec en juillet 1967
André Duchesne
Éditions du Boréal

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Comme je l’écrivais dans la biographie que j’ai consacrée à Yves Michaud (Un diable d’homme, VLB éditeur, 2013), «il n’y avait donc aucune improvisation de la part de Charles De Gaulle.

D’ailleurs, s’il avait préféré effectuer le voyage de la France au Québec à bord du croiseur français Colbert, plutôt qu’en avion, c’était pour éviter d’être pris en main à l’aéroport d’Ottawa par le chef du gouvernement fédéral, Lester B. Pearson, comme le protocole l’aurait demandé». Un joli pied de nez aux fédéralistes.

Le journaliste André Duchesne a fouillé les archives, rencontré des ­témoins, sondé internet, et ce qu’il nous présente est un récit captivant et jouissif qui jette un éclairage souvent nouveau sur cet événement qui fut, en quelque sorte, une gifle diplomatique sans précédent à l’approche fédérale en matière de relations entre la France et le Canada, qui célébrait, cette année-là, les 100 ans de sa ­confédération. Ce n’est pas pour rien que Philippe Rossillon, qualifié d’agent secret du gaullisme par le premier ministre Trudeau, sera ­déclaré persona non grata au Canada.

Duchesne, lui aussi, conclut que rien n’est improvisé dans la démarche du général et que, dès le début des ­années 1960, le Canada français, comme on disait à l’époque, est dans la mire du général. «Le Canada français ­deviendra nécessairement un État et c’est dans cette perspective que nous devons agir», dit-il à ses proches collaborateurs. De Gaulle refuse d’ailleurs de féliciter le Canada pour le centenaire de sa confédération. On n’a pas à envoyer un télégramme de félicitations pour «la ­création d’un “État’’ fondé sur notre défaite d’autrefois et sur l’intégration d’une partie du peuple français dans un ensemble britannique»... Ça ne peut pas être plus clair comme prise de position. Celle-ci avait été précédée de plusieurs autres mesures, comme le retrait de la France du commandement unifié de l’OTAN. De Gaulle ­­demande même «aux troupes ­étrangères installées sur le territoire français de plier bagage».

D’ailleurs, dans une lettre écrite par un proche du général à Jean-Marc ­Léger, éditorialiste au Devoir, on ­apprend que de Gaulle souhaite une émancipation «totale» du Québec. Qui plus est, quelques mois avant sa visite au ­Québec, le président français reçoit à l’Élysée le premier ministre du ­Québec, Daniel Johnson, avec tous les honneurs d’un chef d’État, au grand ­déplaisir d’Ottawa. Jacques Parizeau sera de la délégation québécoise.

À qui appartient l’idée de faire venir le général Charles de Gaule par voie maritime plutôt que par voie ­aérienne, et, en plus, sur un navire de guerre? Deux théories s’affrontent, mais l’auteur opte pour accorder la paternité du projet au délégué ­général du Québec en France, Jean Chapdelaine.

Le projet, concocté avec l’accord du général lui-même, devait demeurer secret. Mais la chose s’ébruite et Ottawa, par la bouche de Jean Marchand, commence à s’énerver de ce manquement au protocole. L’auteur semble attribuer la fuite aux «oreilles» qu’aurait le gouvernement canadien à l’Élysée. Mais quand on sait que Claude Morin, alors sous-ministre québécois des Affaires fédérales, est dans le secret des dieux, je serais porté à attribuer les fuites à d’autres «oreilles», d’autant plus qu’un premier projet similaire, tout aussi ­secret, avait avorté parce qu’Ottawa avait encore été prévenu.

La déclaration du général de Gaulle devant une foule enthousiaste massée devant l’hôtel de ville provoquera ­plusieurs incidents diplomatiques. Jean Drapeau s’en offusquera. Quant au gouvernement fédéral, il envoie une note de protestation contre des propos jugés «inacceptables». ­Aussitôt, de Gaulle annule sa visite officielle à Ottawa et rentre directement en France.

Jamais une telle visite d’un dirigeant étranger n’aura suscité tant ­d’espoirs et de controverses. Pendant ces trois jours qui ébranlèrent les colonnes du temple fédéraliste, l’histoire ­s’écrivait au jour le jour, et le Québec tout entier était plongé dans un bain de politisation comme jamais auparavant. Il est bon de se rappeler cet ­événement audacieux et d’admirer le courage d’un président qui a su ­tenir tête à ceux qui s’opposaient à ­l’émancipation du peuple québécois.