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Sous le charme de Beyrouth

<i>Au Grand Soleil cachez vos filles</i></br>
Abla Farhoud VLB éditeur 226 pages
Photo courtoisie Au Grand Soleil cachez vos filles
Abla Farhoud VLB éditeur 226 pages

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Déjà, le jaune de la jaquette accroche l’œil. Puis l’injonction du titre interpelle: Au Grand Soleil cachez vos filles. Le soleil n’appelle-t-il pas plutôt à se dévoiler? On ouvre donc le roman et, d’un seul coup, dès le long premier paragraphe, c’est la vie qui jaillit, étourdissante, foisonnante. Comment ne pas être happé?

On est à Sin el Fil, «un quartier du sud-est de ­Beyrouth», où se mêlent soleil, poussière, bruits, jupes courtes, vendeurs ambulants, autos cabossées, etc. «Tout est mouvant, disparate, tout bouge et change, c’est ­crevassé, aucune ligne n’est droite sauf les murs des ­immeubles, et encore...»

Celui qui présente ainsi son quartier, c’est Youssef, en route vers l’aéroport où il va chercher ses cousins, ­membres de la famille Abdelnour, qui vivaient depuis des années à Montréal et qui rentrent pour de bon au Liban.

Nous sommes dans le Beyrouth des années1960, donc avant la guerre qui fera les manchettes pendant des ­années. Un Beyrouth tourné vers la tradition, ce qui ­exigera toute une adaptation pour les nouveaux débarqués, particulièrement pour les enfants de la famille. Et encore plus pour une fille comme Ikram, la jeune ­vingtaine, qui a des idées bien arrêtées sur son indépendance et des ­ambitions de comédienne — métier excitant au ­Québec, où elle a commencé à le pratiquer, mais, au Liban, défendu aux femmes.

La difficulté de s’installer dans un nouveau pays est ­régulièrement relatée dans les médias, dans les romans et au cinéma. Mais le défi de rentrer au pays natal — le sien ou celui de ses parents — l’est plus rarement. En soi, cela ­démarque cette histoire. Le fait que l’action se ­déroule il y a 50 ans ne change rien au constat: peu ­importe dans quel sens on bouge, il y a décalage social et culturel.

Un roman riche en saveurs

L’auteure, Abla Farhoud, nous fait donc suivre les difficultés, les espoirs, les bonheurs et les désillusions de la jeune génération Abdelnour — Ikram, son frère aîné Adib et leur grande sœur Faïzah. On les comprend d’autant mieux que leurs repères sont ceux de Québécois, ­habitués à l’hiver, aux grands logements, à l’eau en ­abondance et à un certain type de rapports hommes femmes. Née au Liban, Abla Farhoud est elle-même établie depuis longtemps à Montréal et cette histoire est inspirée de son propre parcours.

Mais en ­dépit de souvenirs amers dont elle a parlé dans diverses entrevues et qui en forment la trame, son roman séduit tant il est bercé de la douceur de vivre associée au Liban d’avant-guerre. Les ­déboires des protagonistes sont enrobés de sensualité, de langueur, de la couleur de la rue et de la chaleur d’un clan qui se tient.

On déguste toute cette mise en scène, comme un fruit juteux, riche de ­saveurs, d’autant plus goûteux que Ikram ne se laisse pas couler. Et on referme le livre sous le charme d’un délicieux moment de ­lecture.