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Un policier au cœur des grandes enquêtes

Roberto Bergeron a pris sa retraite de la Sûreté du Québec en mars.
Photo Chantal Poirier Roberto Bergeron a pris sa retraite de la Sûreté du Québec en mars.

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Un policier qui a passé des nuits blanches à traquer les pires criminels et qui a pu soutirer des aveux à un prédateur d’enfants notoire prend sa retraite après 30 ans dans le feu de l’action.

Roberto Bergeron a passé la majorité de sa carrière au cœur des plus grandes enquêtes criminelles au Québec.

«J’ai passé presque 20 ans aux crimes contre la personne, à tous les échelons. J’ai vécu des choses que peu de gens dans la société ont la chance, parfois la malchance de vivre. C’est souvent de l’horreur humaine au quotidien», a lancé celui qui occupait le poste d’inspecteur­­-chef à la Sûreté du Québec jusqu’à tout récemment­­.

Il a amorcé sa carrière en 1981, à la police municipale, à Baie St-Paul.
Photo courtoisie
Il a amorcé sa carrière en 1981, à la police municipale, à Baie St-Paul.

Patrouille, crime organisé, crimes majeurs, interventions impliquant des prises d’otages, gestion de décès multiples: l’homme de 56 ans a gravi les échelons dans plusieurs secteurs de l’organisation au fil des ans.

Mais il avoue que son passage aux homicides l’a particulièrement marqué. Même une fois retraité, celui que tous surnomment «Tito» garde encore sur lui son challenge­­ coin, un jeton commémoratif symbolique qui signifie son appartenance à l’escouade des crimes contre la personne.

Roberto Bergeron a pris sa retraite de la Sûreté du Québec en mars.
Photo courtoisie

«Même quand on n’y est plus, l’engagement reste», dit-il.

Dans sa carrière, il a collaboré à différents niveaux à plusieurs enquêtes criminelles qui ont marqué l’imaginaire collectif.

Plus compliqué avant

Le cas dont on lui parle le plus est certainement celui de Mario Bastien, qui a tué Alexandre Livernoche en 2000.

C’est en effet le policier qui a fait craquer le pédophile, en obtenant ses aveux concernant ce meurtre crapuleux. Pendant que l’homme lui racontait ce qu’il avait fait subir au garçon, M. Bergeron n’avait pas bronché.

Cet aveu était primordial pour faire inculper Bastien puisque les techniques scientifiques pour retrouver de l’ADN sur les scènes de crime n’étaient pas ce qu’elles sont aujourd’hui, explique-t-il.

«À la fin des années 1990, ça prenait une tache de sang grosse comme une pièce de 1 $ pour détecter de l’ADN. Aujourd’hui, c’est plus facile», précise Roberto Bergeron.

Il se souvient aussi d’avoir déjà travaillé plus de 100 heures en une semaine ou d’être resté éveillé 40 heures de suite pour tenter de résoudre un dossier. Mais depuis, les conditions de travail ont heureusement beaucoup changé, mentionne-t-il.

«Depuis, on répartit davantage les disponibilités, parce­­ que ça n’avait pas de bon sens», dit-il.

Malgré tout, encore aujourd’hui, le travail d’enquêteur aux homicides reste exigeant.

Retraite à apprivoiser

«C’est une vocation. Pour les gens qui y travaillent, les familles sont mises à contribution. Parce que les enquêteurs­­ sont en déplacement souvent et long­­-temps. Ça demande beaucoup d’implication», ajoute M. Bergeron­­.

Habitué à maintenir un rythme de travail effréné, M. Bergeron avoue d’ailleurs avoir besoin d’apprivoiser tout le temps libre à sa disposition.

«Quand tu tombes à la retraite, le jour un et le jour deux, c’est le fun. Puis tu arrives au dimanche, et tout le monde se prépare pour retourner au travail, et tu n’as à t’occuper que de toi», explique-t-il, ajoutant qu’il se donne­­ quelques mois pour s’ajuster à sa nouvelle vie.

Ses affaires les plus marquantes

Toucher une corde sensible

Aylin Otano Garcia
Photo courtoisie
Aylin Otano Garcia

En plein témoignage au procès du meurtre d’une adolescente de 16 ans battue à coups de bâton de baseball, Roberto Bergeron a été pris de court par une montée d’émotions.

«À un moment, je me souviens que j’étais incapable de sortir un mot parce que ce que je visualisais, c’était mes enfants à moi. Je me disais que c’est ma fille à moi qui aurait pu être amenée dans un guet-apens par des jeunes de l’école», a-t-il relaté.

Cubaine d’origine, Aylin Otano Garcia, 16 ans, avait été attirée dans une sablière par un collègue de son école secondaire. Mais sur place, un autre garçon les attendait et s’en est pris à la jeune fille. Les deux meurtriers (dont on ne peut révéler l’identité puisqu’ils étaient mineurs au moment du drame) ont finalement été reconnus coupables. Les enquêteurs considéraient ce meurtre comme un crime raciste.

Des tragédies différentes et complexes

Lac-Mégantic
Photo courtoisie
Lac-Mégantic

Lorsqu’il a participé à la mise sur pied d’un plan de gestion de décès multiples il y a plus de 10 ans, jamais­­ Roberto Bergeron n’avait pensé qu’il l’appliquerait deux fois en six mois.

Lorsque 47 personnes sont décédées dans l’explosion d’un train au centre-ville de Lac-Mégantic, M. Bergeron­­ a mis sur pause ses vacances­­, afin de participer à la coordination­­ du plan d’intervention.

Et le hasard a voulu que le deuxième déploiement du plan à grande échelle­­ ait eu lieu à peine six mois plus tard, lors de l’incendie d’une résidence­­ pour personnes âgées à L’Isle-Verte, qui a fait 32 victimes.

L’Isle-Verte
Photo Stevens LeBlanc
L’Isle-Verte

«On est passé de 52 °C à -40 °C. Dans les deux cas, les conditions étaient vraiment difficiles. À Lac-Mégantic, il y avait des émanations de benzène dans le mazout, tout était calciné. Et à L’Isle-Verte, la scène était un bloc de glace», s’est-il souvenu.

Malgré l’ampleur des tragédies, il se dit satisfait de l’efficacité du plan.

«Ces deux événements sont marquants. Et ça nous a permis de savoir­­ qu’on était prêt», a-t-il dit.

«Dors-tu des fois, toi?»

Nancy Michaud
Photo courtoisie
Nancy Michaud

Roberto Bergeron a été incapable de dormir durant les deux jours que la Sûreté du Québec a recherché le corps de Nancy Michaud­­ à Rivière-Ouelle, en 2008.

«J’étais lieutenant dans ce temps-là. On n’avait pas encore retrouvé le corps et je revenais chez nous à 3 h du matin­­ lorsque j’ai eu une idée qui m’est passée par la tête. J’ai alors appelé mon officier pour lui en faire part. Il m’avait dit: coudonc! Dors-tu des fois, toi?», a-t-il évoqué en riant.

Francis Proulx
Photo Jean-Francois Desgagnes
Francis Proulx

«Tant que le crime n’est pas résolu, tant que tu n’es pas passé à travers tout ce que tu dois faire pour être satisfait que tout ait été fait, c’est fatigant. Dans ces cas-là, je pouvais faire une centaine d’heures par semaine», ajoute-t-il.

La victime, qui était attachée­­ politique de Claude Béchard, avait finalement­­ été retrouvée sans vie dans une résidence inhabitée. Elle avait été tuée par Francis Proulx.

«Le cœur te lève»

Alexandre Livernoche
Photo courtoisie
Alexandre Livernoche

La vidéo dans laquelle Roberto Bergeron fait craquer Mario Bastien avait grandement fait les manchettes à l’époque. D’abord parce que le meurtre du jeune Alexandre Livernoche, des mains d’un pédophile récidiviste libéré par erreur de prison, avait choqué la population.

Mais aussi parce qu’en 2000, l’interrogatoire vidéo d’un accusé­­ était une procédure récente­­, donc peu connue du public. Certains,­­ qui ont visionné cette vidéo à l’époque, se disent encore aujourd’hui impressionnés par la façon­­ dont Roberto Bergeron amène Bastien à confesser son crime, après plusieurs­­ heures d’interrogatoire.

Le policier était resté impassible et usé de beaucoup de psychologie pour arriver­­ à ses fins.

«Ç’a été long avant qu’il me verbalise son crime d’un bout à l’autre. Puis quand il te raconte­­ ce qu’il a pu faire, le cœur te lève. Mais tu dois rester stoïque, poser des questions», s’est souvenu M. Bergeron­­.

Mario Bastien, au moment­­ de son arres­tation pour le meurtre d’Alexandre Livernoche.
Photo courtoisie
Mario Bastien, au moment­­ de son arres­tation pour le meurtre d’Alexandre Livernoche.

Même un psychiatre notoire, Gilles Chamberland, a déjà dit publiquement que Mario Bastien est le seul criminel qu’il n’a pas rencontré de personne à personne, étant plutôt séparé par une fenêtre.

Au total, l’enquêteur Bergeron­­ était resté près de 20 heures avec Bastien. Ce dernier avait même amené les policiers sur les lieux du meurtre afin de détailler­­ son crime.

«Quand le jeune a été porté disparu, ça avait fait la manchette, comme dans tous les cas de disparition d’enfant. Mais la différence entre­­ ce cas-ci et celui de Cédrika par exemple, c’est qu’Alexandre Livernoche­­ a été retrouvé rapidement», a-t-il aussi dit.

«J’ai encore sa photo»

Julie Surprenant
Photo d'archives
Julie Surprenant

Malgré une carrière bien remplie, Roberto Bergeron avoue conserver certains regrets­­. L’un d’eux est que le corps de Julie Surprenant n’ait jamais­­ été retrouvé.

«J’ai encore sa photo», laisse tomber M. Bergeron­­.

L’adolescente de 16 ans a été vue pour la dernière fois à un arrêt d’autobus de l’île St-Jean, à Terrebonne, en 1999. Les policiers ont toujours soupçonné le voisin de la jeune femme, Richard Bouillon, mais n’ont jamais­­ pu l’arrêter pour ce crime.

Puis, sur son lit de mort en 2006, l’homme atteint­­ d’un cancer a avoué à une infirmière qu’il avait tué Julie Surprenant­­, lui révélant ensuite qu’il s’était débarrassé du corps dans la rivière des Mille-Îles.

Les efforts n’ont pas été ménagés pour le retrouver, mais avec le temps, les glaces l’ont vraisemblablement déplacé, regrette M. Bergeron.

«Ça aurait été satisfaisant d’être en mesure de la retrouver, pour que la famille puisse faire son deuil avec une conviction hors de tout doute. Ce sont des moments très pénibles pour les familles. C’est un des dossiers dans lequel j’ai été beaucoup impliqué, j’aurais aimé qu’il se finisse autrement­­», dit M. Bergeron­­.