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Des médecins quittent le régime public temporairement

Le nombre de radiologistes et de physiatres qui ont recours à ce stratagème légal a bondi depuis un an

Physiatre, le Dr Marc Filiatrault se désaffilie quelques fois par année dans le but de traiter des patients souffrants et de désengorger la liste d’attente de certains traitements. Selon lui, la procédure de désaffiliation n’est pas si simple.
Photo Chantal Poirier Physiatre, le Dr Marc Filiatrault se désaffilie quelques fois par année dans le but de traiter des patients souffrants et de désengorger la liste d’attente de certains traitements. Selon lui, la procédure de désaffiliation n’est pas si simple.

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Le nombre de médecins spécialistes qui quittent temporairement le réseau public pour soigner des patients à fort coût au privé a carrément doublé depuis six mois, a constaté Le Journal.

Depuis janvier dernier, 40 médecins spécialistes québécois se sont désaffiliés de la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ) au moins une fois pour aller travailler au privé.

Deux fois plus

Habituellement, ils se désinscrivent pour une semaine, ce qui leur permet de traiter des patients aisés qui ne veulent pas attendre.

Il s’agit d’un bond important par rapport à 2016, lorsque 19 spécialistes avaient eu recours à ce procédé.

Considérant que les données actuelles ne concernent que la moitié de l’année, on peut s’attendre à une hausse supérieure à 100 %.

«D’un point de vue éthique professionnel, ça va à l’encontre de l’idée qu’on se fait de la pratique de la médecine», réagit Benoit Cherré, professeur spécialiste en éthique des affaires à l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Rappelons que la RAMQ permet qu’un médecin se désaffilie du régime public en toute légalité. Le procédé est simple: le médecin n’a qu’à remplir un formulaire.

Certains docteurs se sont désaffiliés trois, voire quatre fois depuis janvier. À ce jour, le procédé a surtout été utilisé par des radiologistes et des physiatres.

« Un bar ouvert »

«On ne fait pas ça pour l’argent, ce n’est vraiment pas le but», assure le Dr Marc Filiatrault, physiatre.

Parmi les facteurs pouvant expliquer la hausse du privé, l’Association des radiologistes du Québec souligne que le paiement de l’échographie, à la fin 2016, a créé un «bar ouvert».

«Maintenant, l’attente pour l’écho est devenue significativement plus longue, même au privé», dit le Dr Vincent Oliva, président de l’Association.

«Il y a des patients qui sont prêts à payer pour aller plus vite. C’est une soupape, dit-il. Ce n’est pas quelque chose qu’on préconise. Mais on souhaite que le gouvernement finance adéquatement le système public.»

«S’il fait ça, il ne devrait pas y avoir de demande pour le privé», ajoute le Dr Oliva.

Quant au nombre de radiologistes qui se désaffilient, le Dr Oliva le qualifie de «marginal».

«Mais c’est une petite tendance, avoue-t-il. C’est quelque chose qu’on surveille.»

Selon M. Cherré, les docteurs qui basculent vers le privé contribuent à rendre l’accès plus difficile.

Comme des pompiers

«Ils mettent le feu et se proposent comme pompiers. Ils ne réalisent pas le dommage qu’ils font à la société», dit-il.

Actuellement, quelques cliniques privées comptent plusieurs spécialistes à qui il arrive de quitter le réseau temporairement.

À la clinique Radiologie Montérégie de Longueuil, six radiologistes de l’Hôpital Pierre-Boucher se sont désaffiliés à tour de rôle depuis le 1er avril dernier.

Un système semblable est observé à la clinique Écho-Médic, à Laval. Les directions n’ont pas rappelé Le Journal.

Affiliés et désaffiliés

Physiatre, le Dr Marc Filiatrault se désaffilie quelques fois par année dans le but de traiter des patients souffrants et de désengorger la liste d’attente de certains traitements. Selon lui, la procédure de désaffiliation n’est pas si simple.
Photo Fotolia

Spécialistes qui se sont désaffiliés en 2017

Radiologistes 14
Physiatres 10
Chirurgiens  4
Orthopédistes  3
Ophtalmologistes  3
Urologues  2
Anesthésistes  2
Gastroentérologue   1
Cardiologue 1
Total 40

 


Médecins spécialistes qui se sont désaffiliés par année

9 2015

19 2016

40 2017*

*De janvier à juin


Exemples de médecins qui se sont désaffiliés en 2017

Dr Yves-Marie Dion, chirurgien général à Québec

  • 4 au 11 mars
  • 11 au 21 avril
  • 22 mai au *

Dr Jean-André De Groot, ophtalmologiste à Trois-Rivières

  • 21 au 28 janvier
  • 1er au 8 mars
  • 11 au 18 avril
  • 23 mai au *

Dr Marc Filiatrault, physiatre à Montréal

  • 11 au 18 février
  • 1er au 9 mai

Dr André Roy, physiatre à Mont-Royal

  • 13 au 20 février
  • 5 au 18 avril
  • 3 juin au *

Dre Annie Désautels, radiologiste à Longueuil

  • 29 avril au 6 mai
  • 10 juin au *

*La date de réinscription n’a pas encore été publiée  

Source: Gazette officielle du Québec


Comment se désaffilient-ils du régime public ?

1. Un médecin transmet à la RAMQ un avis pour se désaffilier, qui prend effet après 30 jours.

2. Après ces 30 jours, le médecin commence à travailler dans le réseau privé pour un minimum de huit jours.

3. Lorsqu’il souhaite revenir au public, le médecin envoie un nouvel avis à la RAMQ et revient au public huit jours plus tard.

4. Durant cette période, un autre collègue peut faire la même demande à la RAMQ, ce qui assurerait une présence continue à la clinique privée.

Source: RAMQ

Pas question de profiter des deux systèmes

Un physiatre qui se désaffilie du régime public depuis plusieurs années dit recourir à ce procédé pour pouvoir traiter des patients souffrants et désengorger la liste d’attente, et non pour profiter des deux systèmes.

«Il n’y a pas une tonne de patients qui sont prêts à payer. [...] Mais quand certains trouvent que ça n’a pas de bon sens, ils viennent au privé», explique le Dr Marc Filiatrault, physiatre.

Depuis 10 ans

D’entrée de jeu, ce spécialiste avoue qu’il lui arrive depuis «au moins 10 ans» de quitter ainsi le régime public. Chaque fois, c’est pour une semaine, soit la durée minimale prévue par la RAMQ.

«Je me désaffilie quand je pars en vacances et je prends une journée pour voir des patients au privé.»

Selon le Dr Filiatrault, l’attente à l’hôpital pour certaines techniques d’injection atteint actuellement trois, voire quatre ans.

«Il y a 125 patients sur la liste et on en passe trois par mois», déplore-t-il.

Afin de désengorger la liste, qui compte même des patients de l’Abitibi, des médecins de l’Institut de physiatrie de Montréal se désaffilient quelques fois par année.

Par ailleurs, certaines techniques offertes au privé ne sont même pas offertes au public.

« On s’organise »

Depuis janvier dernier, huit spécialistes de la clinique ont quitté le public temporairement.

«On regarde l’horaire, on s’organise, dit le Dr Filiatrault. Avant, on avait un calendrier.»

«Si je voulais, demain, je pourrais partir juste au privé et j’aurais de la demande», avoue-t-il.

En février, plusieurs physiatres de la clinique s’étaient désaffiliés en réaction à l’incertitude causée par l’abolition des frais accessoires par le gouvernement. Depuis, le dossier s’est réglé, mais la demande pour certaines procédures a bondi de 300 à 400 requêtes par semaine.