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Une classe, deux enseignantes

Elles ont fusionné leurs groupes, adoptant une approche qui pourrait faire des petits au Québec

La classe est disposée de façon à ce que les élèves qui souhaitent travailler par terre puissent le faire.
Photo Chantal Poirier La classe est disposée de façon à ce que les élèves qui souhaitent travailler par terre puissent le faire.

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Dans la classe de 5e année de l’école Le Sablier, les élèves peuvent choisir de s’asseoir au sol ou à leur pupitre, sur un tabouret ou une chaise berçante. Mais surtout, ils peuvent choisir de poser leurs questions à une enseignante plutôt qu’à une autre, voire aux deux.

«Moi, en tout cas, c’est la meilleure classe dans laquelle j’ai été», avoue d’emblée Andy Forget, 11 ans. «Moi aussi», abondent en chœur les six autres élèves qui ont sacrifié leur récréation pour donner leur point de vue au Journal.

Ils font tous partie de la classe de 5e année de Jennifer Clermont et de Josée Trépanier, à l’école Le Sablier de Saint-Amable. Pour la première fois cette année, les deux enseignantes ont pu fusionner leurs groupes de manière à ne former qu’une seule grande classe. Le Journal a passé une journée dans ce local qui n’a rien à voir avec les salles austères qu’on associe avec l’école du bon vieux temps.

Jennifer Clermont répond aux questions d’une élève pendant une période de travail autonome.
Photo Chantal Poirier
Jennifer Clermont répond aux questions d’une élève pendant une période de travail autonome.

Leur approche repose sur le co-enseignement, un modèle qui ravit les experts. Les classes à deux profs, ou du moins à deux intervenants, pourraient devenir de plus en plus présentes au Québec d’ici cinq ans.

Équipe de feu

«L’an passé, quand elles ont parlé de [fusionner leurs groupes], moi-même je me suis dit : ça va être l’enfer. Mais non! Elles sont tellement bien organisées», remarque Isabelle Dallaire, orthopédagogue à l’école Le Sablier.

Mais au-delà de la préparation, la magie de leur duo repose sur leur complicité. «Je ne ferais pas ça avec n’importe qui. Il faut avoir la même vision de l’enseignement», constate Mme Clermont.

Ces deux garçons étaient très concentrés sur leur atelier, réalisé avec des cartes à jouer.
Photo Chantal Poirier
Ces deux garçons étaient très concentrés sur leur atelier, réalisé avec des cartes à jouer.

L’une raconte une anecdote, l’autre la taquine. Leurs animations frôlent parfois le tandem humoristique. Aussi, le co-enseignement leur permet, par exemple, de faire une simulation de débat et de multiplier les activités dans une même période. Dans une classe normale, si un élève a besoin d’être pris à part, les autres élèves sont laissés à eux-mêmes. «À deux, on n’a plus à imposer cette pause au reste de la classe», explique Mme Clermont.

Pas de prof chouchou

De plus, les élèves ont eux-mêmes confié se sentir mieux soutenus. «Quand je ne comprends pas les explications d’une prof, je vais voir l’autre, et après je comprends mieux», dit Anny-Claude Martel, 10 ans. Malgré cela, peu d’élèves semblent complètement préférer une enseignante à l’autre.

«Quand j’ai de la peine, je vais voir Mme Josée, et quand je suis contente, je vais voir Mme Jennifer», indique Joanie Racine, 11 ans. «Hein, non, c’est le contraire», lui répond Félix Larose, 11 ans.

Des bienfaits sur la réussite des élèves

Josée Trépanier explique le fonctionnement d’un atelier de mathématiques qui se fait avec des dés. Derrière, Jennifer Clermont supervise un autre atelier. Les élèves se déplacent d’un atelier à l’autre.
Photo Chantal Poirier
Josée Trépanier explique le fonctionnement d’un atelier de mathématiques qui se fait avec des dés. Derrière, Jennifer Clermont supervise un autre atelier. Les élèves se déplacent d’un atelier à l’autre.

Le co-enseignement a des bienfaits sur la réussite des élèves, notamment parce qu’il offre une grande souplesse et qu’il permet aux professeurs d’apprendre les uns des autres, notent les experts.

Des études réalisées au cours des années 2000 ont montré que les élèves qui ont des difficultés d’apprentissage avaient eu de meilleurs résultats dans un contexte de co-enseignement que dans une classe normale, particulièrement en mathématiques, explique Philippe Tremblay, professeur à l’Université Laval.

Limites de l’ancien modèle

«On voit les limites de l’autre modèle, c’est-à-dire celui qui revient à sortir les élèves en difficulté de la classe pour consulter un spécialiste, observe-t-il. Un jeune qui est en échec en classe, il ira presque toujours bien quand il se retrouve seul à seul avec l’orthopédagogue, par exemple. C’est donc payant d’intervenir au sein de la classe pendant l’apprentissage».

Ce modèle permet aussi aux enseignants de faire de «l’espionnage pédagogique», de voir ce que l’autre fait et ce qui fonctionne. «Trop souvent, l’enseignement se fait en silo, sans qu’il y ait beaucoup de partage des pratiques. Un enseignant peut avoir des difficultés, et ce n’est pas forcément parce qu’il est mauvais», dit M. Tremblay.

«Historiquement et culturellement, être prof est un job solitaire. C’est un des plus grands freins à l’implantation du co-enseignement», déplore-t-il.

C’est pourquoi ce modèle dépend actuellement du volontariat, c’est-à-dire d’enseignants qui, comme Jennifer Clermont et Josée Trépanier, ont choisi de l’essayer. Mais pour l’instant, personne ne songerait à l’imposer aux enseignants. «On ne peut pas forcer les gens à collaborer. Quand on le fait, qu’on les force, ça ne marche pas», constate M. Tremblay.

Si les deux enseignants ont des affinités et qu’ils ont le goût de travailler ensemble, cette approche permet une grande souplesse dans l’enseignement, abonde son collègue Égide Royer.

«Un peu partout à l’international, on cherche des façons de travailler autrement avec les élèves en difficulté. Ça va de pair avec la tendance à l’inclusion [de ces élèves dans les classes ordinaires]. On dit souvent qu’en enseignement, 80 % des ressources sont consacrées à 10 % des élèves. Avec le co-enseignement, c’est 100 % des élèves qui en bénéficient», conclut M. Tremblay.

Un modèle en voie de se répandre?

Actuellement marginales, les classes où deux personnes interviennent à temps plein pourraient se multiplier dans les prochaines années.

Lors du dernier budget provincial, le ministre de l’Éducation a pris tout le monde par surprise en annonçant que, d’ici cinq ans, toutes les classes de maternelle et de première année devraient être dotées de deux personnes-ressources. En plus de l’enseignant titulaire, il pourrait donc y avoir un deuxième enseignant, un orthopédagogue ou un technicien en éducation spécialisée. Le ministère ne parle toutefois pas explicitement de co-enseignement.

Ce sont les écoles qui pourront choisir le type de personne-ressource qu’ils veulent ajouter, indique le ministère.

On parle ainsi de doubler les ressources pour certains groupes de tout-petits. Ce n’est pas le cas dans la classe de Josée Trépanier et de Jennifer Clermont, où le nombre d’élèves par enseignant reste standard.

Temps partiel

Le co-enseignement existe déjà au Québec, mais généralement à temps partiel. Il s’agit souvent d’un orthopédagogue qui vient passer quelques heures par semaine dans une classe.

Mais combien de classes le pratiquent à temps plein? Impossible à dire. Le ministère ne tient pas ce genre de données et la plupart des commissions scolaires de la région de Montréal non plus.

Selon Philippe Tremblay, professeur à la faculté d’éducation de l’Université Laval, les cas où deux classes sont carrément fusionnées restent rares, même s’il observe une tendance à la hausse.

<b>Philippe Tremblay</b></br>
<i>Université Laval</i>
Photo courtoisie
Philippe Tremblay
Université Laval

L’initiative du gouvernement pourrait venir ajouter au moulin de cette tendance, mais attention! Si la personne supplémentaire intégrée en classe est un technicien en éducation spécialisée, on ne pourra pas parler de co-enseignement, insiste Égide Royer, aussi de l’Université Laval. «Ce sont des techniciens qui n’ont pas la formation suffisante pour faire des interventions précoces en lecture et en mathématiques. Et l’urgence, le levier sur lequel il faut appuyer en ce moment, c’est celui-là».

Une journée en photos

La classe de 5e année de l’école Le Sablier de Saint-Amable compte 36 élèves. Aberration? Débordement? Pas du tout. Les deux professeurs ont décidé de fusionner leurs groupes afin d’enseigner à deux, un modèle qui pourrait gagner en popularité au Québec. Le Journal a passé une journée dans cette classe qui sort de l’ordinaire.

La classe est disposée de façon à ce que les élèves qui souhaitent travailler par terre puissent le faire.
Photo Chantal Poirier

Le fait de fusionner deux groupes permet de séparer les filles et les garçons pour le cours d’éducation physique. Les élèves ont tout de même des cours mixtes une fois par semaine. «Les filles ont gagné en confiance», remarque la professeure d’éducation physique Caroline Duclos.

La classe est disposée de façon à ce que les élèves qui souhaitent travailler par terre puissent le faire.
Photo Chantal Poirier

«On avait des filles avec des problèmes d’estime. Elles restaient en arrière et ne prenaient pas leur place. On les a séparées des gars, on s’est dit qu’on allait juste essayer. Maintenant quand elles reviennent avec les garçons, elles sont plus intenses et prennent plus leur place», observe Caroline Duclos.

La classe est disposée de façon à ce que les élèves qui souhaitent travailler par terre puissent le faire.
Photo Chantal Poirier

«Des fois, Mme Jennifer fait des jokes plates». Voilà l’avertissement qu’a servi un élève dans une lettre adressée à un futur pair de 5e année, écrite dans le cadre d’un travail de français. Josée Trépanier a éclaté de rire quand elle a lu ce passage. Le co-enseignement lui permet de se consacrer aux élèves qui ont des questions ou qui ont besoin de plus d’explications. Pendant ce temps, Mme Clermont range le matériel, rappelle à l’ordre les élèves indisciplinés ou répond à d’autres questions.

La classe est disposée de façon à ce que les élèves qui souhaitent travailler par terre puissent le faire.
Photo Chantal Poirier

Jennifer Clermont discute avec des élèves alors que d’autres vont boire de l’eau. Les deux enseignantes encouragent les jeunes à se confier à elles. «Tout passe par le lien de confiance. Une fois que le lien est établi, tu peux leur faire apprendre n’importe quoi», affirme Josée Trépanier. «Et Dieu sait qu’on en entend des choses. On le sait quand papa dort sur le divan», illustre-t-elle.

La classe est disposée de façon à ce que les élèves qui souhaitent travailler par terre puissent le faire.
Photo Chantal Poirier

Une élève travaillant sur un ordinateur portable pendant une période de travail autonome. Les élèves peuvent choisir la matière dans laquelle ils veulent avancer pendant ces périodes, pourvu qu’à la fin de la semaine, tous les exercices à faire soient complétés. Ainsi, les élèves commencent à apprendre à structurer leur horaire de travail en vue du secondaire.

La classe est disposée de façon à ce que les élèves qui souhaitent travailler par terre puissent le faire.
Photo Chantal Poirier

«J’espère que vous avez appliqué une bonne dose de déodorant», rigole Josée Trépanier avant le début d’une période de 15 minutes de danse aérobique.

Cette petite période d’activité physique permet aux élèves d’accumuler des cubes d’énergie du Grand défi Pierre Lavoie.

«L’important, c’est de répondre aux besoins des élèves, et un de ces besoins, c’est de bouger», dit Mme Trépanier. Un principe qui s’applique autant aux séances d’activité physique qu’à la possibilité de varier les façons d’être assis en classe.

«Des fois, ils courent ou ils font du yoga», illustre Isabelle Dallaire, une orthopédagogue venue faire un tour dans la classe à ce moment-là. «On voit tellement la différence. Après, ils sont plus enclins à se remettre au travail», dit-elle.

Ce petit interlude est à l’image du dynamisme des deux enseignantes, qui n’hésitent pas à varier les types d’activités. C’était déjà dans leurs habitudes auparavant, mais le co-enseignement leur ouvre un monde de possibilités. «Je n’ai jamais eu autant de plaisir à enseigner», avoue Jennifer Clermont.

La classe est disposée de façon à ce que les élèves qui souhaitent travailler par terre puissent le faire.
Photo Chantal Poirier

Ci-contre, deux élèves font un casse-tête pendant une période de détente. Au retour des pauses, les élèves ont une dizaine de minutes où ils peuvent faire l’activité de leur choix, comme lire une bande dessinée ou avancer dans un devoir.