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Voitures électriques et Loi Zéro Émission : Un texte «à la soviétique»?

Voitures électriques et Loi Zéro Émission : Un texte «à la soviétique»?
JOEL LEMAY/AGENCE QMI

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Le chroniqueur David Descôteaux a publié le 12 juin dernier une chronique dans la section «Opinions» du Journal de Montréal intitulée «Les Soviets chez les concessionnaires».

Devant autant de faits erronés ou tronqués publiés dans cette chronique, nous souhaitons rectifier le tir avec des faits et des informations vérifiables, point par point.

 

Affirmation de l’auteur

«Dès janvier 2018, les voitures neuves à essence risquent de coûter plus cher. La loi 104, qui impose des quotas de vente de véhicules électriques dans les concessionnaires, entrera en vigueur. Si ces quotas ne sont pas respectés, les fabricants devront payer des «amendes» au gouvernement.»

Rectification

La loi 104 n’impose aucun quota de ventes de véhicules électriques aux concessionnaires. Ces quotas sont imposés aux seuls constructeurs automobiles. Ainsi, des concessionnaires pourront n’en vendre aucun et ils n’auront aucune sanction puisqu’ils ne sont pas visés par cette loi. Certains concessionnaires en vendront donc peu voire pas du tout pendant que d’autres en vendront beaucoup... comme c’est déjà le cas.

- Il y a plus d’un moyen pour les constructeurs automobiles d’atteindre leur objectif. Il y a évidemment la vente de véhicules dits «zéro émission», mais une autre possibilité s’offrira à eux : l’échange de crédits entre constructeurs. Selon ce système, ceux qui auront dépassé leur objectif pourront vendre des crédits à ceux qui ne les auront pas atteints. C’est ce qui se passe en Californie depuis plusieurs années. Donc, si certains seront pénalisés, car ils n’offrent pas assez ou pas du tout de véhicules dits « zéro émission », d’autres seront récompensés.

L’automne dernier, le ministre David Heurtel a d’ailleurs affirmé qu’il souhaitait accorder des crédits Zéro Émission pour les véhicules dits « branchables » vendus par les constructeurs automobiles pour les années-modèle 2014, 2015, 2016 et 2017. Ces crédits pourraient être appliqués aux quotas de vente pour l’année-modèle 2018 et peut-être même plus tard.

Si cela s’avère (nous saurons ces détails lors de la publication des règlements de la loi 104), des constructeurs automobiles tels que Chevrolet, Ford, Nissan, Mitsubishi, Tesla, Hyundai, Kia, BMW et Smart qui ont vendu des voitures électriques (hybrides rechargeables et 100% électriques) pendant ces années risquent déjà de se retrouver avec des surplus de crédits qu’ils pourront vendre à Mazda et Subaru qui n’ont toujours pas de modèles «branchables» à offrir.

Donc, si on suit la «logique» de M. Descôteaux, certains constructeurs devraient vendre leurs véhicules plus chers... et d’autres devraient les vendre moins cher. Combien plus cher ou moins cher?

Quelques dizaines de dollars, soit beaucoup moins que les rabais offerts à toutes les semaines par tous les constructeurs dans le cadre de promotions diverses.

Nous tenons à souligner qu'il y a déjà 10 états américains qui ont adopté une loi Zéro Émission avant que le Québec adopte la sienne en octobre dernier.

Ces 10 états (Californie, Connecticut, Maine, Maryland, Massachusetts, New Jersey, New York, Oregon, Rhode Island et Vermont) représentent plus de 30% du marché des véhicules aux États-Unis.

Est-ce que les prix des véhicules dans ces 10 états sont plus élevés que dans les états qui n'ont pas adopté de loi Zéro Émission ? La réponse est NON. C’est d’ailleurs facile à vérifier puisque nous avons comparé les prix exigés par des concessionnaires dans des états où il y a une loi Zéro Émission VS là où il n’y a pas une telle loi.

Affirmation de l’auteur

M. Descôteaux a écrit : «Quelles sont ces cibles? Il s’est vendu 3107 véhicules électriques au Québec en 2016, soit 0,7 % du total des ventes de voitures. Le gouvernement voudrait que cette proportion passe à 3,2 % dès l’an prochain. Et tenez-vous bien : 15 % en 2025.»

Rectification :

Dans ce seul paragraphe, il y a 2 erreurs de chiffres :
- Ce n’est pas 0,7% des ventes totales qu’ont représenté les ventes de véhicules électriques au Québec en 2016, mais le double : 1,4%.
- Ce n’est pas 3,2% qui sera « exigé » en 2018, mais 3,4%.

Fait à souligner, en Californie (état où une loi Zéro Émission est déjà en application), les ventes de véhicules électriques pour 2017 étaient de 4,9%.


Affirmation de l’auteur

«Non seulement cette politique est un non-sens économique en tentant de «forcer» une demande qui n’existe pas encore, mais elle brime la liberté de commerce des concessionnaires et des fabricants. »

Rectification :

- L'analyse de la courbe des ventes pour la province de Québec illustre de façon claire que la demande est bien présente et en évolution rapide.

- Si les concessionnaires et les constructeurs affirment que la demande n'est pas au rendez-vous pour les véhicules électriques, que font-ils pour en vendre ? Publicité? Quasi nulle.

Avez-vous vu récemment une publicité dans de grands médias (TV, radio) pour mousser les ventes de véhicules électriques? 

Pendant ce temps, nous sommes littéralement bombardés de publicités dans les grands médias pour nous convaincre que nous avons besoin d'un VUS ou d'un gros pick-up.

- De plus, si vous allez aujourd’hui chez un concessionnaire Chevrolet, Hyundai, Ford, Chrysler, Toyota, Kia, etc. le problème n’est pas le manque de demande, mais bel et bien le manque d’offre ! Plusieurs concessionnaires se plaignent de ne pouvoir répondre à la demande croissante, car leurs constructeurs respectifs leur disent qu’ils devront attendre des semaines voire des mois pour recevoir le modèle électrique X ou Y.

- L’auteur semble suggérer qu’on devrait laisser les constructeurs automobiles vendre tous les véhicules énergivores et polluants qu’ils désirent au nom de «la liberté de commerce».

Si on suit cette «logique», les gouvernements n’auraient donc jamais dû obliger les constructeurs à installer des ceintures de sécurité, des coussins gonflables ou des systèmes antipollution sur les voitures, car ils ne sont pas venus de la «demande» des consommateurs, ce qui brime probablement à ses yeux la liberté de commerce des fabricants... et aurait fait augmenter le prix des véhicules.

La vérité est que la philosophie «d’autorégulation» des constructeurs automobiles vis-à-vis la consommation de carburant, la sécurité et la pollution des véhicules automobiles a déjà été tentée durant les années Reagan et fut un échec retentissant.

Même l’ancien ministre fédéral de l’environnement Stéphane Dion a tenté le coup et n’a pas eu plus de succès.

Historiquement, la majorité des constructeurs automobiles n’ont que peu fait pour diminuer la consommation et la pollution de leurs véhicules tant qu’une réglementation ne les a pas forcés à le faire.

Affirmation de l’auteur

«En fait, c’est toute la politique liée aux voitures électriques qu’il faudrait revoir. Un rapport de la Commission de l’écofiscalité du Canada mentionnait la semaine dernière que le programme Roulez électrique, qui offre entre autres un rabais de 8000 $ pour une voiture neuve entièrement électrique, coûte cher. Très cher, pour l’impact environnemental minime qu’il pourrait avoir.

La plus coûteuse

Le programme permettrait de retrancher 3 millions de tonnes de gaz à effet de serre (GES) sur les 13 prochaines années, mais au coût énorme de 395 $ la tonne. En comparaison, le coût de réduire une tonne de GES par le mécanisme de la bourse du carbone, dont le Québec fait partie, est de moins de 20 $ la tonne... »

Rectification

S’il y a des subventions à l’achat de véhicules électriques dans plusieurs pays du monde, c’est précisément parce que les constructeurs automobiles les demandent !

D’ailleurs, lors de la commission parlementaire sur le projet de loi 104 (Loi Zéro Émission), ces derniers suggéraient que, plutôt que d’imposer des quotas de vente, le gouvernement du Québec augmente le montant des subventions pour l’achat d’un véhicule électrique.

D’ailleurs, tout observateur qui s’y connait a bien remarqué qu’en Ontario, province où les constructeurs automobiles sont très influents, le gouvernement a haussé jusqu’à $14,000 les subventions à l’achat de véhicules électriques plutôt que d’adopter une loi Zéro Émission.

Là où nous sommes en accord avec M. Descôteaux, c’est sur le fait qu’il faudrait revoir la politique liée aux voitures électriques.

En effet, pour que celle-ci soit économiquement et écologiquement plus efficace, le gouvernement devrait s’inspirer de nombreux pays d’Europe qui ont mis en place divers systèmes de bonus-malus qui donnent des crédits à l’achat d’un véhicule peu polluant et imposent des taxes à l’achat d’un véhicule polluant, le tout en visant la neutralité fiscale.

Certains de ces systèmes ont démontré leur efficacité écologique et économique en Norvège, en France, en Suède et ailleurs en Europe.

Or, s’il y a bien un système auquel les constructeurs automobiles s’opposent avec encore plus de véhémence, c’est celui-là ! En effet, celui-ci ferait diminuer considérablement leurs ventes de gros VUS énergivores.

Affirmation de l’auteur

«Qui plus est, on gaspille l’argent des contribuables pour subventionner les gens plus fortunés, capables de se payer ces voitures relativement chères, et dont un bon nombre auraient acheté ce type de véhicule même sans subventions.

Rectification :

- Les véhicules électriques sont actuellement produits à plus petite échelle que les véhicules à combustion interne, cependant la demande augmente sans cesse, ce qui fera en sorte que les économies d'échelle seront bientôt au rendez-vous (parité d'ici 2022, selon Bloomberg), sans compter la diminution constante du coût des batteries.

Il est clair que les incitatifs financiers sont une mesure temporaire, qui est nécessaire pour se rendre au point d'économie d'échelle et à la quasi-parité des coûts d'acquisition entre les véhicules électriques et les véhicules à essence.

- Le chroniqueur semble ignorer que le surcoût d'acquisition est compensé par les coûts d'opération. Rouler à l'électricité revient à payer ce «carburant» l'équivalent de 15 cents le litre au Québec. La rentabilisation s'effectue souvent en moins de 3 ans. 

- Il semble de plus ne pas tenir compte du fait que la majorité de l’argent que nous payons à la pompe sort du Québec. En effet, les Québécois paient collectivement environ $1 milliard par mois (!) pour importer du pétrole, ce qui constitue LA principale raison de la balance commerciale déficitaire du Québec. Il est étonnant qu’un chroniqueur qui s’intéresse autant à l’économie n’ait pas mentionné ce fait.

- Si on veut parler de gaspillage de l’argent des contribuables, il aurait pu mentionner les $3,3 milliards de subventions annuelles que les pétrolières reçoivent au Canada, ce qui représente pour les Québécois un montant bien plus élevé que les subventions pour l’achat de véhicules électriques. Et comme vous pouvez vous en douter, ces $3,3 milliards de subventions aux pétrolières ne créent que très peu d’emplois au Québec.

- Pendant ce temps, rouler électrique, ça veut aussi dire créer des emplois au Québec plutôt qu’ailleurs. En effet, l’électrification des transports crée des emplois dans de plus en plus d’entreprises d’ici et contribue à la naissance de plusieurs nouvelles entreprises innovantes. Qu’il s’agisse de bornes de recharge, de matière première, de matériaux composites, de véhicules, de technologies de batteries, d’aluminium ou d’électricité, ce secteur en pleine croissance est appuyé par le déploiement de plus en plus important des véhicules électriques.

-Contrairement à ce qu’il affirme, la majorité des propriétaires de véhicules électriques au Québec ne sont pas fortunés, loin de là. Ce sont des gens qui ont à cœur de diminuer notre funeste dépendance (économique et écologique) au pétrole ET qui savent compter.

En effet, lorsque nous prenons en considération tous les coûts de propriété d’une voiture (achat, carburant, entretien et assurance), de plus en plus de modèles reviennent maintenant moins chers que leur équivalent à essence.

Nous rappelons qu’il est maintenant possible de se procurer une voiture électrique pour environ $20,000 et que de plus en plus de modèles sont disponibles entre $20,000 et $30,000.

Affirmation de l’auteur

«Il y a une raison pourquoi il se vend encore relativement peu de véhicules électriques : ils ne sont pas encore aussi fiables que les automobiles à essence en toutes saisons(...)»

Rectification

Les véhicules hybrides et électriques sont en général plus fiables que les véhicules à essence, et ce, peu importe la saison.

Quand il s'agit de fiabilité, les voitures 100% électriques sont la preuve que la simplicité est préférable, selon une récente enquête de Consumer Reports. Dans son étude de fiabilité annuelle de 1,1 million de véhicules, Consumer Reports a donné des notes élevées à la tout-électrique Nissan Leaf, notant que les consommateurs devraient s'attendre à ce que «la fiabilité des nouveaux modèles soit de 60% supérieur à la moyenne.»

C'était la troisième année consécutive que Leaf a obtenu des scores presque parfaits dans l'enquête.

Même CAA-Québec a confirmé la fiabilité des véhicules électriques en 2016.

Conclusion

Si nous ne doutons pas de la volonté de l’auteur de contribuer à la réflexion sur la loi Zéro Émission et les véhicules électriques avec son texte, nous déplorons le fait qu’il n’ait pas pris la peine de s’informer avant de l’écrire, se contentant de répéter de faux arguments, des chiffres erronés et des demi-vérités.

... Et avec un texte et un titre tel que «Les Soviets chez nos concessionnaires», nous nous demandons si celui-ci relève de l’information ou de la désinformation «à la soviétique», vu son manque de rigueur et son biais évident... à la limite de la propagande.

Daniel Breton
Ancien ministre de l’environnement du Québec
Ancien blogueur au Journal de Montréal
Coauteur du livre «L’auto électrique, hybride ou écoénergétique
Collaborateur à RoulezElectrique.com

et 


Richard Lemelin
Vice-Président
Association des Véhicules Électriques du Québec (AVÉQ)