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De la lumière dans la misère

<i>Gueusaille</i></br>
Lise Demers</br>
Les éditions Sémaphore, 2017 203 pages
Photo courtoisie Gueusaille
Lise Demers
Les éditions Sémaphore, 2017 203 pages

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La rue est un univers impitoyable, mais est-ce pire que le roulement dit normal de la société ? Le roman Gueusaille oblige à se poser la question, en mettant en scène une femme qui se retrouve dans la misère après avoir perdu son emploi, et une autre qui a fait de la rue un mode de vie. Le hasard les fera devenir amies.

C’est une bonne idée que Lise Demers ait décidé de republier son roman, d’abord paru chez Lanctôt Éditeur en 1999. Le cœur du livre se déroule au moment de la crise du verglas de 1998, mais si ce n’était cette référence, tout le propos s’applique encore à aujourd’hui.

Facile, par exemple, de reconnaître Denise, directrice des ressources humaines d’une grande entreprise qui, après avoir annoncé à des dizaines d’employés qu’ils perdaient leur emploi, passera à son tour à la moulinette de la rationalisation. Elle ne retrouvera jamais de poste, passera de petits boulots à petits contrats jusqu’à plus rien. À 45 ans. Elle a bien un toit, ce qui lui permet de sauver sa dignité –non, ce n’est pas une itinérante!–, mais il en faudra davantage pour arriver à survivre.

La vie mettra sur sa route Olga, quasiment 75 ans, Russe d’origine, semi-clocharde, forte et fière. Elle lui apprendra les trucs de la rue : comment fouiller dans les ordures pour en tirer ce qui se revendra facilement, comment identifier les restaurateurs sympathiques qui refilent de bons restes, comment trouver des endroits où se réchauffer, comment se vêtir convenablement...

En suivant cet improbable duo dans les rues de Montréal, c’est tout un portrait de la société qui se dessine. Le gaspillage de gens qui en ont trop et qui s’en débarrassent avant même que ce soit usé ; la crainte des itinérants d’être chassés des lieux où on les tolère encore ; les gestes d’humanité qui font contrepoids à l’impitoyable logique économique ; le concept même de générosité qui aide autant l’aidant que l’aidé (comme le dit Olga à Denise : « Cela leur fait un tel bien de nous aider qu’il ne faut pas les décevoir. »)

Surtout, il y a la honte et le désir de se cacher du regard des autres quand tout s’effondre–désarroi de Denise qui est très bien décrit.

Mais Olga montrera à Denise qu’on peut accepter les mains qui se tendent, que l’amitié est possible même pour les exclus, tout comme l’amour–qui arrive dans ce roman par la rencontre avec François, ex-prisonnier, qui loge dans sa voiture. On croisera aussi un ancien professeur de philosophie : lui, sa vie a dérapé après un accident où sa femme enceinte a été tuée.

Il ne manque pas de chemins, en fait, pour tomber dans la marginalité. Et tous ne la vivent pas avec la solidité d’une Olga, qui revendique haut et fort sa liberté.

La beauté de Gueusaille, c’est justement de faire voir que la misère a différents visages, dont celui de la solidarité.