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Un fin conteur

<b><i>Mot de passe</i></b><br />
Jules Tessier<br />
Éditions Fides
Mot de passe
Jules Tessier
Éditions Fides

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À la fin de son recueil, l’auteur nous révèle son mot de passe : AMOUR, un vocable qui permet « cette transition entre la fin de la vie terrestre et le début d’une nouvelle vie », mais il n’est pas nécessaire de le connaître au préalable pour se laisser prendre par chacune de ces 13 histoires humaines.

D’emblée, l’auteur nous dit son amour du Plateau Mont-Royal, le quartier le plus branché et créatif de Montréal et du Québec où il vit depuis 33 ans. À la suite d’une chronique de Lise Ravary dans le Journal, dans laquelle elle déplorait l’embourgeoisement du quartier Hochelaga-Maisonneuve, Jules Tessier, en fin observateur de l’évolution des mœurs, nous fait entrer dans son monde, dans son quartier, dans sa rue, là où il n’y a pas si longtemps habitaient Pauline Julien et Gérald Godin, et où cohabitaient Pit, un laveur d’autos qui blaguait avec les piétons, un atelier de menuiserie, des voisins qui se saluaient, Armand qui, au moment du deuxième référendum, pensait bien « voir ça » de son vivant, et surtout, la célèbre Alice Derome, l’habituée des tribunes radiophoniques qui ne ratait jamais une occasion de parler de l’indépendance du Québec dans ses commentaires à la radio. Ça, c’était avant l’embourgeoisement du quartier, la flambée du prix des maisons, la venue du maire Ferrandez, qui a installé un véritable « labyrinthe consistant à créer sciemment un enchevêtrement de sens uniques et d’interdictions de stationnement », accentuant du coup le caractère « république du Plateau », véritable « enclave de gens pressés, individualistes. » Exit la chaleur humaine.

Hochelaga-Maisonneuve subit actuellement les mêmes mutations, mais celles-ci n’ont pas que leur côté négatif, surtout si on préserve le patrimoine architectural et si le gouvernement favorise des loyers à prix raisonnable. « Ce combat contre la revitalisation d’une zone naguère sinistrée en est un d’arrière-garde », conclut l’auteur.

Tessier saute ensuite dans l’autobus, pour mieux « respirer la ville ».

Dans l’autobus 125, qui emprunte la rue Ontario et traverse le quartier Hochelaga-Maisonneuve, la clientèle est majoritairement composée d’assistés sociaux. Il constate le contraste avec le circuit 51, qui emprunte le chemin de la Côte-Sainte-Catherine et dont la clientèle d’étudiants est survoltée et bruyante. Mais les transports en commun servent aussi à autre chose. Nombreux sont ceux qui les prennent pour rompre leur solitude, rencontrer des gens et placoter, même avec le conducteur.

Défendre la langue

Là où excelle le conteur, c’est dans sa défense de la langue française. Il explique comment notre langue a été longtemps marquée par le vocabulaire maritime et agricole, notre vie de Canayens se conjuguant pendant 125 ans avec la présence du fleuve Saint-Laurent et des travaux des champs. Il rappelle tout le travail du poète-pharmacien Jean Narrache, précurseur d’Yvon Deschamps, pour mettre en mots les préoccupations des pauvres, des chômeurs et des déshérités. Il rend aussi hommage aux « Italiens qui ont élu domicile chez nous », de Ferdinand Biondi à Sœur Angèle et Josée Di Stasio, en passant par Marina Orsini, Pierre Curzi, Pierre Foglia et tant d’autres qui se sont illustrés dans différents domaines.

Prenant à témoin la pièce de théâtre de François Godin, Je suis d’un would be pays, Tessier déplore le passage à vide actuel, la perte d’identité et l’arrivée d’un nouvel habitant, le « mutant mondialiste » qui s’efforce d’« effacer de sa vie toute attache, toute référence à son origine ». Le Québécois n’est plus qu’un « homme occidental blanc ouvert au monde », le lieu de naissance étant désormais anecdotique. C’est le passage le plus éprouvant de l’ouvrage, car l’auteur, à travers la pièce de théâtre de Godin, nous renvoie à notre propre image de « Québécois soumis, docile, qui s’efforce de rester poli et qui préfère demeurer locataire sur des terres d’emprunt ».