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Quand Justin Trudeau cherche ses mots...

Quand Justin Trudeau cherche ses mots...
Photo AFP

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Les tempêtes dans un verre d’eau sont toujours plus nombreuses l’été quand l’actualité ralentit.

La dernière en date est la fameuse déclaration de Justin Trudeau sur les Canadiens supposément plus «désorganisés» que les Allemands parce que, selon le premier ministre, «nous avons suffisamment de sang français et latin dans nos veines pour être moins organisés».

La déclaration a été faite le 9 juillet dernier dans le cadre d’une entrevue avec le journal allemand BILD. Pour lire la traduction anglaise de l’article, c’est ici.

L’entrevue est d’ailleurs passablement longue et intéressante. Justin Trudeau y parle de Donald Trump, de la relation canado-américaine, du libre-échange, du rôle du Canada au G-20, de la Chine, de la chancelière allemande Angela Merkel, de l’environnement, du 150e du Canada, de la Russie, etc.

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Du sérieux à l’anecdotique

À la toute fin de l'entrevue,  la journaliste de BILD lui demande ce qu’elle pense de l’Allemagne et des Allemands.

Telle que rapportée, la réponse de Justin Trudeau aurait été la suivante :

«Wonderful, thoughtful people. You’ve realized where the global economy is going and have made decisions on being part of that – whether it’s playing an international role or innovating on climate change and green energy. My stepfather was born in East Germany. I was raised to love German culture and German food — even the red cabbage. It’s something I feel a tremendous kinship to. You are perhaps a little more ... I’m looking for the right word — predictable? 

No, you’re more organized, maybe, than Canadians can be. We’ve got enough French and Latin blood in us to be less organized. I think there is a wonderful potential for great partnership and complementarity between Germany and Canada. Certainly the leadership that Germany has shown, through all of its political parties, on the Canada-Europe trade deal, is a very good thing. I look forward to continuing that.»

Traduction libre :

«Ce sont des gens merveilleux et réfléchis. Vous avez compris la direction que prend l’économie mondiale et vous avez décidé d’en faire partie –que ce soit en jouant un rôle à l’international ou en innovant en matière de changements climatiques et d’énergie verte. Mon beau-père est né en Allemagne de l’Est. J’ai été élevé à aimer la culture allemande et la nourriture allemande – même le choux rouge. C’est quelque chose dont je me sens très  proche.

Vous êtes peut-être... je cherche le bon mot – prévisibles? Non, vous êtes plus organisés, peut-être, que les Canadiens peuvent l’être. Nous avons suffisamment de sang français et latin dans nos veines pour être moins organisés.

Je pense qu’il y a un formidable potentiel pour un grand partenariat et une complémentarité entre l’Allemagne et le Canada. Le leadership dont l’Allemagne fait montre, à travers tous ses partis politiques, sur le libre-échange Canada-Europe est une très bonne chose. Je me réjouis de continuer à poursuivre ces mêmes objectifs.»

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Cliché

Alors, qu’y a-t-il de vraiment dérangeant dans ce paragraphe?

Pour certains, la référence au «sang français et latin» est soit raciste, soit méprisante pour les Canadiens d’origine française.

À moins qu’elle ne soit tout simplement un cliché d’une superficialité stupéfiante. Le genre de remarque faite avec le sourire.

Justin Trudeau étant lui-même d’ascendance en partie dite «canadienne-française», on peut exclure d’office les deux premières hypothèses. Personnellement, j’irais pour le cliché superficiel.

Ce qui est beaucoup plus révélateur du premier ministre dans ce même paragraphe a pourtant passé inaperçu.

Je parle ici de la manière dont M. Trudeau passe sans broncher du libre-échange, aux clichés sur les Canadiens et les Allemands en passant par son enfance et même son amour pour le «choux rouge» allemand...

Ces multiples ruptures de ton et de contenu à l’intérieur d’une seule réponse – passant vite du sérieux à l’anecdotique personnel et de retour au sérieux -, étonnent dans le cadre d’une entrevue formelle accordée à l’étranger par un premier ministre d’un pays du G-20.

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Chercher le bon mot

Un autre élément révélateur dans ce paragraphe est lorsque M. Trudeau, cherchant à décrire les Allemands, dit lui-même chercher le bon mot.

Il passe donc d’un trait de «prévisibles» à «organisés» - deux concepts, on en conviendra,  tout à fait différents l’un de l’autre.

Lorsque la question porte sur un sujet autre que les sujets «officiels» du jour, le premier ministre manque parfois de vocabulaire et ce faisant, de clarté. Et ce, contrairement à ce que certains pensent, dans les deux langues officielles.

C’est une faiblesse en soi. Nul doute là-dessus.

Or, en cela, le premier ministre canadien est loin d’être le seul politicien au Canada et au Québec à souffrir d’une certaine imprécision dans son vocabulaire – et donc, de sa pensée -, dès qu’un sujet est, disons, plus spontané.

Et à bien y penser, c’est peut-être de là aussi que vient sa remarque sur le «sang français et latin»... Qui sait?...