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Le cirque ambulant de la «discrimination systémique»

Madame Kathleen Weil, ministre de l'Immigration, de la Diversité et de l'Inclusion.
Photo Agence QMI, JOEL LEMAY Madame Kathleen Weil, ministre de l'Immigration, de la Diversité et de l'Inclusion.

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Ça y est. C’est parti. Attachez vos crucifix, vos foulards, vos kippas et vos turbans avec de la broche. Après Bouchard-Taylor et la charte des valeurs, le cirque ambulant remet ça une autre fois.

Eh oui. Le gouvernement Couillard va en effet de l’avant – et fort malheureusement -, avec son idée saugrenue d’une consultation publique sur la «discrimination systémique et le racisme». Début officiel : septembre 2017.

Pour ne pas trahir le projet du gouvernement, permettez-moi de vous citer les principaux extraits du communiqué de presse en question. C’est une véritable perle de novlangue :

«À la demande du gouvernement du Québec, la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), avec la collaboration du ministère de l’Immigration, de la Diversité de l’Inclusion (MIDI), tiendra une consultation sur la discrimination systémique et le racisme, dont l’objectif sera de proposer des solutions concrètes et durables, engageant l’ensemble des acteurs de la société québécoise, pour combattre ces problématiques. Les Québécoises et les Québécois seront invités à prendre part à la consultation, qui se déroulera au cours de l’automne 2017. (...)

Les personnes qui désirent se prononcer pourront le faire par les moyens suivants :

  • Au début du mois de septembre, un site Web sera en ligne, afin de permettre aux résidents et aux résidentes du Québec de s’exprimer, en remplissant un questionnaire en ligne ou en déposant un mémoire.
  • Environ 15 à 20 organismes à but non lucratif dans diverses régions du Québec seront sélectionnés à la suite d’un appel de propositions lancé aujourd’hui, afin de mener des séances de consultation durant les mois de septembre et d’octobre, pour recueillir des témoignages de personnes qui ont vécu de la discrimination ou du racisme, ou qui souhaitent proposer des pistes de solution.
  • Quatre groupes de travail seront aussi formés dès septembre, afin de se pencher sur différentes thématiques liées à la discrimination systémique et au racisme : l’emploi et le travail; l’éducation, la santé, les services sociaux et le logement; la justice et la sécurité publique; la culture et les médias.
  • Un forum public réunissant plusieurs experts et acteurs du milieu se tiendra en novembre 2017 et sera alimenté par les travaux des groupes de travail. Ce sera l’occasion de partager des connaissances, des données de recherche et des témoignages, afin de dresser un état de situation complet et de recueillir des propositions de pistes d’action. Les travaux des groupes d’experts et les résultats du forum serviront à alimenter les recommandations qui seront soumises au gouvernement par la CDPDJ à la fin de la consultation. (...)»

***

Avez-vous hâte?

Allez, avouez que vous avez hâte...

Sur une note plus sérieuse, je reviendrai sur le sujet en chronique.

En attendant, je vous laisse savourer les extraits précédents.

Et je vous laisse aussi avec cette analyse, en rappel, que je faisais en mars dernier de ce qui n’était alors qu’une vague intention du gouvernement Couillard :

««Systémique». Ce mot est servi de plus en plus souvent à toutes les sauces.

De la même manière, on ne parle plus de «débats publics», mais de «conversations». Nous voilà donc qui glissons aussi sur la pelure de banane d’un mot autrement plus lourd de sens - «systémique».

Ainsi, le 21 mars, en toute discrétion, le gouvernement Couillard annonçait la création d'un comité-conseil dans le cadre de sa «consultation sur le racisme et la discrimination systémique».

Le mot «systémique» étant utilisé ici au singulier, force est alors de comprendre du gouvernement qu’il ne voit pas de «racisme» systémique au Québec, mais qu’il entend sonder les coeurs et les reins des Québécois sur l’existence supposée d’une «discrimination systémique».

Et voici dans quels termes il présente lui-même son initiative :

«Dans l’objectif d’amener plus loin la lutte contre le racisme et la discrimination systémique ainsi que toute forme d’exclusion, une consultation sera menée en 2017 afin de dégager des consensus et de mobiliser les parties prenantes dans la mise en place de solutions durables et efficaces. Le comité-conseil sera présidé par Mme Maryse Alcindor, administratrice d’État à la retraite et première femme noire à occuper un poste de sous-ministre au Québec.

Le rôle du comité-conseil sera, dans un premier temps, de fournir un avis sur, notamment, la nature de la consultation à mener et sur les sujets qui y seront abordés.»

Traduction: ce n'est probablement pas demain matin la veille que ces travaux-là déboucheront sur quoi que ce soit de concret...

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Et parlant de problèmes présumément «systémiques», rappelons aussi le crépage acharné de chignons partisans auquel les Canadiens ont également assisté lorsqu’au parlement fédéral, les partis se sont déchirés autour d’une motion visant à condamner l’islamophobie et « toutes les formes de racisme et de discrimination religieuse systémiques ».

Or, notons qu’ici, le mot «systémique» est utilisé au pluriel.

***

Mais que veut dire «systémique» lorsqu'on le rattache à des notions telles que le racisme ou la discrimination?

Dans un mémoire déposé en 2010, le Barreau du Québec offre la définition suivante du «racisme systémique» :

«Nous entendons par racisme systémique la production sociale d’une inégalité fondée sur la race dans les décisions dont les gens font l’objet et les traitements qui leur sont dispensés. L’inégalité raciale est le résultat de l’organisation de la vie économique, culturelle et politique d’une société.

Elle est le résultat de la combinaison de ce qui suit : la construction sociale des races comme réelles, différentes et inégales (racialisation); les normes, les processus et la prestation des services utilisés par un système social (structure); les actions et les décisions des gens qui travaillent pour les systèmes sociaux (personnel).»

Quant à la «discrimination systémique» - celle dont parle le gouvernement Couillard, la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec la définit ainsi :

«se comprend comme (...) la somme d'effets d'exclusion disproportionnés qui résultent de l'effet conjugué d'attitudes empreintes de préjugés et de stéréotypes, souvent inconscients, et de politiques et pratiques généralement adoptées sans tenir compte des caractéristiques des membres de groupes visés par l'interdiction de la discrimination.»

En d’autres termes, qui dit «systémique», dit pratiques affectant tous les aspects d’un système ou encore, de pratiques qui émanent d’un système lui-même.

Le tout, menant volontairement ou involontairement à discriminer contre certains citoyens selon la  race, le sexe, la langue parlée, l’orientation sexuelle, les croyances, l’origine ethnique, le handicap, le statut social, etc., etc., etc.

***

Un «tue-débat»

Or, dans des sociétés certes imparfaites, mais néanmoins aussi ouvertes aux différences que peuvent l'être le Québec et le Canada, ce qui pose problème - ou fait polémique -, est justement l’usage du qualifiant «systémique» même lorsqu'il n'est pas approprié.

Parce qu'en 2017 et en matière de racisme et de discrimination - et à l'exception notoire de notre traitement rétrograde des nations autochtones -, le qualifiant «systémique» est de toute évidence exagéré au Canada et au Québec, il tue tout débat ou échange rationnel. C’est un véritable «tue-débat».

Non pas parce que le Canada et le Québec sont exempts par magie de pratiques, de personnes ou de groupes capables de racisme, de sexisme, d’antisémitisme, d’islamophobie, d’homophobie ou de toute autre forme de discrimination.

Au Québec comme dans le reste du pays, de plus en plus de sondages tendent d’ailleurs à montrer que ni le Canada anglais ni le Québec ne sont exempts de la montée actuelle d’intolérance à travers l’Occident.

Ce qu’ils montrent également, par contre, est qu’ici et heureusement, ce sont des courants minoritaires.

Ce sont des courants dont il faut néanmoins se préoccuper pour une simple raison: si on les laisse prendre du tonus en les ignorant, ils finiront par miner le climat social en produisant des situations inacceptables de discrimination.

Mais comment s’en occuper ? L’éducation est certes un excellent début. C’est toujours un excellent début.

Une chose toutefois est sûre : on ne s’en occupera sûrement pas en attachant l’étiquette trompeuse de «systémique» à toute forme de racisme ou de discrimination au Québec et au Canada.

Si nous mettions l’étiquette «systémique» de côté, les débats sur ces questions en effet cruciales pour le «vivre ensemble», se mèneraient fort probablement d’une manière d'autant plus sereine.»

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Et le sexisme systémique dans tout ça?

Et pour ceux et celles qui chercheraient là où il existe encore une forme réelle et concrète de discrimination systémique dans nos sociétés dites avancées, voici mon analyse sur le «sexisme systémique».

Or, malheureusement, au téléphone, l’attachée de presse de la ministre de l’Immigration, de la Diversité et de l'Inclusion m’a aimablement confirmé que la consultation publique ne comprendrait pas de volet spécifique sur le «sexisme systémique».

Selon l’attachée de presse, la consultation se limitera aux trois balises suivantes : raciales, religieuses et/ou ethniques.

Quant au sexisme, il ne serait abordé que s’il y a des cas de «discrimination croisée», c’est-à-dire s’il y a des cas de discrimination contre «une femme qui est aussi noire», etc.

Dommage, parce que le sexisme systémique, lui, il existe bel et bien... et pas seulement au Québec, loin s’en faut.