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Toujours menacés par la légionellose

Cinq ans après l’éclosion mortelle de Québec, les scientifiques sont inquiets face à la multiplication des cas

Solange Allen
Photo Simon Clark Solange Allen Desjardins a perdu son époux Claude en août 2012. Il est une des 14 personnes à avoir péri dans l’éclosion de légionellose causée par une tour de refroidissement contaminée dans le quartier Saint-Roch, à Québec.

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Une nouvelle éclosion mortelle de légionellose menace encore le Québec, cinq ans après celle qui avait fait 14 morts et 167 malades au cœur de la capitale nationale.

À la fin de la semaine dernière, on comptait déjà 73 cas pour l’ensemble de la province, dont huit cas en seulement un mois à Trois-Rivières, quatre à Granby et deux à Sherbrooke.

« Ça ne dérougit pas », s’inquiète le président de l’Association des microbiologistes du Québec, Patrick Paquette, en considérant la multiplication du nombre de foyers de légionellose depuis le début de l’été.

En 2012, le Québec a connu « une des plus importantes éclosions de légionellose décrites à l’échelle internationale », d’après le directeur régional de la santé publique, le Dr François Desbiens.

Pourtant, les règles adoptées depuis sont insuffisantes pour protéger le public d’un nouveau scénario catastrophe, estime M. Paquette.

« Force est d’admettre qu’il doit y avoir un manquement en Mauricie, sinon on n’aurait pas huit cas à Trois-Rivières », critique le scientifique.

Chez Magnus, une entreprise qui fait de la prévention de la bactérie Legionella par voie chimique, on estime que la réglementation sur les tours de refroidissement n’est pas assez sévère.

Le règlement indique qu’une décontamination d’urgence doit être faite lorsque la concentration en Legionella pneumophila dépasse le million d’unités formatrices de colonies par litre d’eau. Or, en France, les mêmes mesures doivent être mises en place dès 100 000 unités par litre d’eau.

Microbiologistes exclus

De plus, les spécialistes des bactéries, les microbiologistes, sont exclus du contrôle des tours de refroidissement, signale M. Paquette. La raison est purement administrative : selon le règlement, pour intervenir sur ce type d’installation, il faut être membre d’un ordre. Or, les microbiologistes ne le sont pas.

M. Paquette explique qu’en excluant ces scientifiques du système de prévention, on est incapable de comprendre pourquoi la bactérie s’installe et comment elle le fait. On ne peut donc ni prévenir adéquatement son apparition ni l’éliminer efficacement.

Les légionelles, explique-t-il, sont des bactéries intelligentes capables de se protéger des produits chimiques censés les éliminer. Pour ce faire, elles font équipe avec d’autres bactéries et se fabriquent une véritable armure, le biofilm, dont la composition varie selon les caractéristiques de l’eau.

Plusieurs vecteurs

Jacques Murray, vice-président chez Magnus, ajoute que les règles actuelles de prévention ne concernent que les tours de refroidissement, alors que Legionella pneumophila s’installe aussi dans les systèmes de distribution d’eau potable, les fontaines, les nébuliseurs et les appareils de thérapie respiratoire, entre autres.

À Trois-Rivières, les 16 tours de refroidissement de la ville ont été analysées et toutes sont jugées saines. Elles ne seraient donc pas en cause dans l’éclosion actuelle de légionellose.

Douloureux souvenirs de la crise de 2012

La multiplication du nombre de cas de légionellose cet été fait remonter de tristes souvenirs à la veuve d’une des victimes de 2012 qui prépare un vaste recours collectif au nom des 181 familles touchées.

« C’est pathétique, ce qui se passe », déplore Solange Allen Desjardins. Son époux, Claude, a été emporté par la légionellose le 19 août 2012, quatre jours à peine après avoir consulté son médecin de famille pour ce qui avait tout l’air d’une grosse grippe.

« Ça a été fulgurant, souffle la veuve. On est entré à l’urgence le vendredi. Vers 10-11 h du soir, je l’ai laissé et je ne lui ai plus jamais reparlé. »

À ce moment-là, c’est une tour de refroidissement du quartier Saint-Roch, à Québec, chargée de bactéries Legionella qui avait dispersé de fines gouttelettes contaminées dans l’air. Il avait fallu deux mois pour l’identifier.

« J’ose croire que les autorités auront appris leur leçon, mais sincèrement, ça reste un grand point d’interrogation », dit Mme Allen Desjardins.

Elle souligne que cinq ans après la crise de Saint-Roch, les victimes cherchent toujours la vérité et les coupables. « Tout le monde se renvoie la balle », déplore-t-elle.

Procédure alourdie

Il lui faudra encore attendre plus d’un an pour que débute le procès en recours collectif, la date ayant été fixée à septembre 2018.

La procédure a récemment été alourdie par l’ajout de deux défendeurs dans le dossier. Au départ, la poursuite visait le directeur de la Santé publique, le Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de la Capitale-Nationale et la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), à titre de propriétaire de l’immeuble de la place Jacques-Cartier, où se trouvait la tour contaminée.

La CSQ s’est toutefois retournée contre les deux entreprises auxquelles elle avait confié l’entretien de sa tour, Trane Canada UCL et Les Contrôles A.C. inc. Toutes deux ont donc été ajoutées à la liste des défendeurs.

S’ils sont jugés coupables, tous pourraient se voir condamner à payer des millions en dommages et intérêts aux victimes et à leurs proches. Mais rien ne ramènera M. Desjardins. Plus jamais, il n’ira assister aux matchs de baseball avec son épouse ou admirer les prouesses de ses petites-filles à la piscine, s’attriste Mme Allen Desjardins.

Qu’est-ce que la légionellose ?

  • Infection pulmonaire grave
  • 10 à 15 % des personnes atteintes en meurent
  • 80 % des personnes à haut risque, comme celles ayant un système immunitaire compromis, n’y survivent pas
  • Provoquée par l’inhalation de fines gouttelettes d’eau contaminée de bactéries Legionella
  • Symptômes : fièvre, frissons, toux, difficultés respiratoires, nausées, vomissements, diarrhée et délire, confusion, désorientation et hallucinations

Plus de 100 cas par an au Québec

  • 254 cas en 2012
  • 99 cas en 2013
  • 103 cas en 2014
  • 156 cas en 2015
  • 138 cas en 2016
  • 73 cas en 2017 (jusqu’au 27 juillet)

Source : Ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec