/news/green
Navigation

Elle cherche la cause de l’hécatombe des baleines noires

Les nécropsies permettront de déterminer si des bateaux ou une algue toxique sont à l’origine des décès

baleine
Photo Gilbert Boyer La nécropsie d’une baleine est une opération gigantesque qui nécessite la collaboration d’une vingtaine de scientifiques et de bénévoles. C’est une étape essentielle pour mettre le doigt sur la cause du décès.

Coup d'oeil sur cet article

Enveloppée dans une combinaison de pêche fermée par du duct tape et gants à vaisselle aux mains, la scientifique qui est entrée à l’intérieur des cadavres des baleines noires prévient qu’il est trop tôt pour conclure que des bateaux ou des équipements de pêche seraient responsables de l’hécatombe.

« Présentement, on n’a pas encore assez de données pour tirer des conclusions », indique la vétérinaire Émilie Couture, qui a dirigé cinq des six nécropsies réalisées jusqu’à présent sur les 10 baleines noires retrouvées dans le golfe.

Une vingtaine de scientifiques mènent l’enquête et tous dépendent des échantillons qu’a recueillis l’équipe de la Dre Couture. Pour ce faire, la vétérinaire est littéralement entrée dans les corps.

<b>Dre Émilie Couture</b></br>
<i>Vétérinaire</i>
Photo courtoisie
Dre Émilie Couture
Vétérinaire

« C’est une grande cavité, donc on n’a pas d’autre choix que de se mettre dans le bain ! » indique-t-elle au Journal.

Très peu de vétérinaires dans le monde sont aptes à diriger cette opération complexe qui se déroule à ciel ouvert, sur la plage, et peut durer jusqu’à huit heures. Émilie Couture est l’un d’eux. Fraîchement diplômée de l’Université de Montréal, elle venait tout juste de terminer sa formation et d’obtenir un poste au Zoo de Granby quand la première nécropsie s’est présentée, aux Îles-de-la-Madeleine.

 

Collision...

Elle commence l’opération par une analyse macroscopique de la carcasse.

« On observe les tissus, les os, l’épiderme pour voir si on peut voir quelque chose à l’œil », explique la vétérinaire.

Trois des cinq baleines nécropsiées présentaient des signes de « trauma contondant », signes qu’elles auraient été frappées par des bateaux ou des équipements de pêche, indique-t-elle.

Ces observations primaires sont toutefois insuffisantes pour conclure que l’activité humaine est responsable des décès, insiste Mme Couture. Selon elle, il n’est pas impossible que l’intoxication à l’algue rouge soit la cause sous-jacente des traumas.

... ou intoxication

Plus puissante que l’arsenic, l’algue rouge, ou Alexandrium tamarense, a un effet neurotoxique qui modifie le comportement de ses victimes et diminue leurs réflexes. Désorientées et affaiblies, les baleines seraient moins aptes à éviter les bateaux et les équipements de pêche, d’où la multiplication de collisions.

L’algue rouge a été mise en cause dans le décès de 10 bélugas, de 85 phoques et de très nombreux oiseaux marins et poissons dans le fleuve à l’été 2008.

L’équipe de chercheurs québécois qui a nécropsié ces cadavres a été la première au monde à montrer qu’Alexandrium tamarense pouvait décimer massivement la faune marine. Elle a publié ses résultats dans la revue scientifique PLOS en mai.

Les chercheurs expliquent qu’en août 2008 une marée rouge a été observée dans le fleuve à la suite de fortes précipitations (plus de 130 mm en quatre jours) qui ont gonflé les rivières. L’algue a bénéficié de la baisse de la salinité du fleuve, des températures élevées et de la charge de nutriments rejetée dans le Saint-Laurent.

Pêches et Océans Canada fait actuellement des relevés pour savoir si les précipitations de cette année ont engendré une autre éclosion massive d’algues rouges.

De son côté, son équipe cherche la trace du poison dans les échantillons. Chaque tissu est analysé au microscope et on y dose les biotoxines présentes.

Il faudra plusieurs semaines aux scientifiques pour assembler les pièces du casse-tête.

2 projets de parcs marins

Des réfugiées climatiques

Ottawa s’engage à mettre en place « toutes les mesures nécessaires » pour protéger les baleines noires.

Toutefois, le ministre Dominic Leblanc, de Pêches et Océans Canada, souligne que ces cétacés migrateurs sont de nouveaux venus dans le golfe du Saint-Laurent. Il est donc encore difficile d’adapter le trafic maritime, la pêche et le réseau de parcs marins en fonction de ce qui serait en passe de devenir un « habitat essentiel » pour le cétacé.

Les baleines noires sont cette année deux fois plus nombreuses que l’an dernier dans le golfe. La science ne s’explique pas encore leur présence chez nous. Certains chercheurs avancent qu’elles seraient des réfugiées climatiques en quête de nourriture.

« Avec les changements climatiques, il y a de l’incertitude sur l’occupation du territoire des baleines », admet le biologiste Alain Branchaud de la SNAP. « Mais ça ne peut pas devenir un argument pour l’inaction », insiste-t-il.

En voie de disparition

Eubalaena glacialis est classée espèce en voie de disparition au Canada depuis 2005. En 2016, on estimait qu’il n’en restait que 525 dans le monde et à peine trois naissances ont été enregistrées cette année. Entre 80 et 100 seraient actuellement dans le golfe du Saint-Laurent.

Principales menaces

  • Collisions avec des navires
  • Empêtrements dans des engins de pêche
  • Perturbations acoustiques
  • Contaminants
  • Changements dans les ressources alimentaires en raison des changements climatiques

Comment les protéger

  • Retirer les engins de pêche des habitats essentiels
  • Retirer les cordages de la colon­ne d’eau en mettant en œuvre des pêches sans cordage
  • Éliminer la circulation maritime dans l’habitat essentiel et dans les zones d’utilisation intensive
  • Limiter la vitesse pour les navi­res à proximité de l’habitat essen­tiel et des zones d’utilisation intensive
  • Modifier la route des navires

Projet de refuge marin tabletté

Deux projets de parcs marins qui pourraient sauver les baleines dorment sur les tablettes depuis des années, déplore la Société pour la nature et les parcs (SNAP).

« S’en est désolant de voir à quel point on n’avance pas, déplore le biologiste Alain Branchaud, directeur général de l’organisation. Tout ça parce que nos deux paliers de gouvernement ne sont pas capables de s’entendre pour signer une entente-cadre. C’est ridicule. »

13 ans de discussions

Des discussions sont en cours depuis 2004 en vue de protéger un des garde-manger du golfe Saint-Laurent, l’archipel des Îles-de-la-Madeleine. Région marine la plus chaude du Canada, le secteur est un véritable paradis pour de nombreuses espèces, dont la plupart sont d’habitude absentes ou très rares à une telle latitude, indique la SNAP.

Un immense parc marin de 17 000 km2 y est projeté depuis 13 ans. En 2011, Québec et Ottawa se sont entendus pour réaliser une étude du secteur. En mars 2014, cinq rapports de recherche leur ont été remis, mais le projet est toujours au point mort.

La même année, en 2014, Pêches et Océans Canada a mené une consultation en vue de créer une autre aire protégée de 1000 km2 entre Gaspé et Percé, sur le Banc des Américains. Mais, au même moment, Québec lançait des appels d’offres pour évaluer le potentiel économique des hydrocarbures dans le secteur.

Situation critique

Cinq ans plus tard, « en coulisse on nous dit que ça (le projet du Banc des Américains) avance », confie M.Branchaud. Mais le temps presse, insiste l’écologiste.

Pour lui comme pour Tonya Wimmer, de la Marine Animal Response Society, réduire l’activité humaine dans les secteurs fréquentés par les cétacés est essentiel à leur survie. C’est pourquoi la SNAP plaide pour l’élargissement du réseau d’aires marines protégées qui exclurait le trafic maritime et les activités de pêches de l’habitat des baleines.

« On comprend que ces mesures peuvent être contraignantes, mais à 500 individus, la baleine noire est à un niveau critique, indique M.Branchaud. Scientifiquement, le rétablissement est possible, mais il faut agir vite. »


Le Québec protège actuellement 1,3 % de son territoire marin, alors qu’il s’est engagé à en sauvegarder 10 % d’ici 2020 dans le but de respecter les objectifs internationaux de la Convention sur la diversité biologique des Nations unies.