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Prêts à tout pour leur héritage

Avec une population vieillissante et plus riche, les conflits de famille devraient augmenter au fil des ans

Ève, Patrice et Sylviane, trois des quatre enfants de Georges Monchamp, n’en reviennent toujours pas, trois ans après sa mort, que sa conjointe se soit poussée après avoir vidé son compte bancaire.
Photo Stéphan Dussault Ève, Patrice et Sylviane, trois des quatre enfants de Georges Monchamp, n’en reviennent toujours pas, trois ans après sa mort, que sa conjointe se soit poussée après avoir vidé son compte bancaire.

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Comptes de banque dilapidés, biens volés et poursuites judiciaires, les couteaux volent déjà très bas pour partager des héritages. Avec les Québécois qui meurent de plus en plus riches, des experts prédisent que le problème ne fera que s’aggraver.

« Les chicanes de succession, c’est une comédie humaine dont vous ne suspectez pas la violence. C’est pire que les divorces ou les chicanes de voisins », dit le notaire Michel Beauchamp, spécialiste en droit successoral.

Depuis 10 ans, les Canadiens se sont partagés environ 500 milliards $ d’héritage, estime une étude de la Banque CIBC. Dans les 10 prochaines années, ce chiffre devrait passer à pas moins de 750 milliards $, selon l’institution financière.

Le Journal a lu 72 décisions rendues par les tribunaux du Québec depuis le début de 2016 à propos d’héritages, dont plusieurs déchirantes.

En hausse

« Avant, tu avais une famille nucléaire, alors qu’aujourd’hui tu as un homme qui lègue une partie de ses biens à sa quatrième femme, que ses enfants détestaient », poursuit Me Beauchamp, à qui ses collègues notaires découragés confient les chicanes les plus explosives depuis 30 ans.

« Il va y en avoir de plus en plus en cour, ajoute Suzanne Hotte, notaire au cabinet montréalais Hotte et Associés. Avec la population vieillissante, le nombre de décès va augmenter. En plus, cette population est plus riche que les précédentes générations. »

Cela dit, les héritiers peuvent quand même se crêper le chignon pour des objets sans valeur financière. Selon Michel Beauchamp, ce sont les bijoux avec une valeur sentimentale qui suscitent le plus de chicanes.

« J’ai vu un cas où le bijoutier a offert 20 $ pour deux coffres à bijoux, mais rien pour la pacotille à l’intérieur. Imaginez-vous que ça a pris deux ans à séparer les bijoux parce que la cousine, qu’une des filles de la défunte détestait, voulait en avoir certains. »

Le tiers finit mal

Les deux experts estiment qu’environ 30 % des successions génèrent de solides chicanes. Parmi elles, les conflits qui se rendent en cour ne sont que la pointe de l’iceberg ; la plupart des familles préférant se lancer des couteaux en privé.

Un peu comme pour un divorce ou une chicane entre deux voisins, le règlement d’un héritage, « c’est 80 % émotif et 20 % juridique. Sauf que pour la succession, vous êtes souvent six, pas deux », dit Michel Beauchamp.

Bien souvent, l’endeuillé qui entre dans le bureau du notaire n’aime pas la chicane, mais il avait cependant une crotte sur le cœur à propos d’un don de son père de 10 000 $ fait à sa sœur il y a 35 ans.

« Il ne voulait pas faire de peine à son père, et ça a rapidement dégénéré quand le père est mort », résume le notaire.

Et ils dépensent souvent des fortunes pour qu’on leur donne raison. Chaque année, il voit au moins un cas passer dans son bureau où un membre de la famille et la succession dépensent au total plus de 200 000 $ de frais d’avocats. De l’argent souvent pigé à même l’héritage.

Elle vide son compte et part avec l’auto

Georges Monchamp, 1933 - 2013 (80 ans)
Photo courtoisie
Georges Monchamp, 1933 - 2013 (80 ans)

« Mon père n’était pas mort depuis un jour que son compte en banque était vidé par sa conjointe, qui a aussi transféré illégalement l’auto à son nom », déplore Sylviane Monchamp, de Longueuil.

Plus de trois ans après les faits, Ève, Patrice et Sylviane, trois des quatre enfants que Le Journal a rencontrés à la résidence familiale de Saint-Michel, en Montérégie, n’en reviennent toujours pas.

Mot de passe

Geneviève Gagné avait le mot de passe de la carte de débit de son conjoint Georges Monchamp pour faire ses courses, lui qui était moins mobile à cause de ses problèmes de cœur. Le lendemain de son décès, le 13 novembre 2013, elle a progressivement vidé les 3145,04 $ qui restaient.

« Ce n’est pas parce qu’on te donne la clé d’une maison que tu as le droit de partir avec tout », explique le notaire Michel Beauchamp.

Puis elle s’est rendue à la Société de l’assurance automobile du Québec, a faussement prétendu qu’elle était l’héritière du défunt, et a transféré la Chevrolet Aveo 2009 grise à son nom.

Le problème, c’est que Georges Monchamp ne lui avait rien laissé dans son testament.

« Elle croyait que tout ça lui revenait et elle l’a gardé quand même », dit Sylviane. La femme ne s’est jamais présentée en cour et n’a plus donné signe de vie.

Pas un sou

Sylviane Monchamp a beau avoir obtenu en juin 2016 un beau jugement qui force Geneviève Gagné à lui rembourser l’argent dans le compte, en plus des frais de 519,39 $ qu’ils ont dû payer à la SAAQ pour transférer à nouveau l’auto à leur nom, elle n’a pas encore reçu un sou.

« À cause d’elle, tout ce qu’il nous reste de notre père est une photo de lui, son urne et une bague », peste sa sœur Ève.

Geneviève Gagné n’a pas rappelé Le Journal.

Elles envoient leur propre mère en cour

C’est dans ce centre du secteur Grand-Mère, à Shawinigan, qu’une déchirante chicane a pris naissance entre une mère et ses filles à propos des soins à donner à Robert Garceau dans les derniers mois de sa vie.
Photo collaboration spéciale, Marc-André Pelletier
C’est dans ce centre du secteur Grand-Mère, à Shawinigan, qu’une déchirante chicane a pris naissance entre une mère et ses filles à propos des soins à donner à Robert Garceau dans les derniers mois de sa vie.

Une femme a privé son mari atteint de la maladie d’Alzheimer de nouvelles lunettes et d’un nouveau dentier juste pour économiser. Ses filles l’ont donc envoyée en cour au décès de leur père pour la punir de son avarice.

Robert Garceau souffrait d’Alzheimer en 2013 quand il a été hospitalisé au Centre d’hébergement Laflèche, à Shawinigan. Selon les rapports du personnel médical, il demeurait toutefois assez lucide pour exprimer des besoins et des désirs.

Robert Garceau, 1924 - 2015 (90 ans)
Photo courtoisie
Robert Garceau, 1924 - 2015 (90 ans)

Son argent

Il aurait entre autres demandé qu’on prenne de son argent pour lui acheter de nouvelles lunettes et un nouveau dentier. Mais sa femme Laurette Lacerte-Garceau a refusé.

Il s’agissait selon elle de « dépenses inutiles compte tenu de l’état de santé dans lequel était Robert Garceau », a écrit le juge Pierre Allen en juin dernier (parce que la cause a fini devant les tribunaux).

Deux des filles de M. Garceau estimaient au contraire que leur père y avait droit. Face à ce conflit familial qui s’envenimait, Jocelyne et Christiane Garceau ont payé de leur poche 1825 $ pour un dentier et 633 $ pour des lunettes.

Elles ont aussi déboursé 1320 $ pour que leur père reçoive un bain hebdomadaire, ce que leur mère refusait de payer à partir du compte de son mari.

Elles ont poursuivi leur propre mère en cour en tant que liquidatrices de la succession afin d’être remboursées. Le juge leur a accordé ces montants, mais pas ceux des chaussures et soins de pieds, estimant que M. Garceau n’avait pas fait de demande pour ces dépenses.

Il n’a pas été possible d’entrer en contact avec les personnes impliquées.

Par centaines devant les tribunaux

Causes portant sur une succession qui se sont rendues devant un juge au Québec

  • 2016: 538
  • 2015: 603
  • 2014: 594
  • 2013: 627
  • 2012: 552

♦ 63 600: Nombre de décès au Québec l’an dernier. Ce nombre est en hausse constante. Il y a 10 ans, on en dénombrait 56 748.

Source : Institut de la statistique du québec

♦ 642 675: Nombre de Québécois âgés de plus de 75 ans. Parmi eux, on compte 1757 centenaires.

Source: Institut de la statistique du Québec, juillet 2016

Il humilie sa femme et lui prend tout

Un homme de Mont-Laurier qui a abusé de sa conjointe jusque sur son lit de mort lui a ensuite pris ses biens même si elle léguait tout à ses frères et sœurs.

Marc Thu Thon, le frère de la femme décédée, a accepté d’être photographié par Le Journal à condition qu’on ne le reconnaisse pas.
Photo Pierre-Paul Poulin
Marc Thu Thon, le frère de la femme décédée, a accepté d’être photographié par Le Journal à condition qu’on ne le reconnaisse pas.

La vie est parfois loin d’être un fleuve tranquille, même après 24 ans de vie commune.

En février 2013, Yock Mouy Thu Thon, 73 ans, était alitée et mourante à l’hôpital de Mont-Laurier. Les visites de son conjoint Robert Bergeron étaient dérangeantes au point où les patients de la chambre s’en sont plaints.

Le personnel de l’hôpital indique même être intervenu auprès de M. Bergeron pour qu’il « se soucie davantage du problème physique et psychologique de madame avant de l’interroger sur ses finances ».

Une compagne de chambre de Mme Thu Thon dit avoir entendu l’homme insister auprès de sa conjointe pour qu’elle lui donne le numéro d’identification personnel (NIP) de ses cartes de guichet. Surtout qu’il venait de découvrir qu’elle détenait 50 000 $ dans un compte.

Yock Mouy Thu Thon, 1940 - 2013 (73 ans)
Photo courtoisie
Yock Mouy Thu Thon, 1940 - 2013 (73 ans)

Dénigrant

« Tu es une menteuse, tu avais des comptes de cachés », lui aurait-il lancé. Robert Bergeron soutenait qu’il demandait plutôt le code de déverrouillage de son cellulaire.

Il a aussi eu une attitude dénigrante envers elle, lui ordonnant d’arrêter de marcher « comme une Chinoise » en faisant de petits pas.

Lorsqu’elle sort de l’hôpital pour aller finir ses jours chez son frère Marc à Montréal, Robert Bergeron ne passera pas une fois la voir dans les cinq derniers mois de sa vie. Il expliquera au Journal que c’est parce que sa santé était fragile.

C’est au moment du décès que tout dégénère. Elle a beau ne rien avoir légué à son mari, celui-ci ne veut rien remettre au frère de la défunte, qui est liquidateur testamentaire. C’est pour cette raison que l’affaire se retrouve devant les tribunaux.

Robert Bergeron dit lui en vouloir de ne pas être couché sur l’héritage, mais il avoue que lui non plus ne lui lègue rien dans son testament.

C’est empreint de ressentiment face à sa conjointe décédée qu’il ment à plusieurs reprises à la succession, représentée par son frère Marc Thu Thon, qui l’envoie en Cour pour ravoir ses biens.

« Cette bataille judiciaire va me rester toute ma vie », dit M. Thu Thon, 75 ans, rencontré chez lui sur la rue de Marseille, à Montréal.

Bergeron dit d’abord ne pas détenir les meubles de sa femme, mais soutient plus tard avoir le droit de les garder vu leur longue relation. Il assure que ce n’est pas elle qui a acheté la laveuse et la sécheuse, mais la preuve est tout autre.

Il prétend qu’il ne sait pas qui a retiré près de 4000 $ du compte de la femme, mais la juge conclut que c’est bien lui qui l’a fait. Il dit qu’il a retiré un autre montant de 1258 $ pour payer des factures de sa conjointe, mais ne fournit aucune preuve.

Il assure que sa conjointe se faisait entretenir par lui, mais elle payait pourtant plusieurs dépenses du couple.

Manque de respect

Dans sa décision rendue l’an dernier, la juge dit que tout ça aurait été réglé simplement si Robert Bergeron « avait accepté de respecter les dernières volontés de Thu Thon et de remettre à la succession ce qui lui appartenait sans prétendre faussement qu’il ne détenait rien ».

Elle semonce aussi Marc Thu Thon, qui a utilisé un modèle d’auto plus récent que celui acheté par sa sœur, espérant peut-être obtenir plus d’argent.

La succession demandait 38 213 $, le conjoint a répliqué en exigeant 19 280 $ pour le recours qu’il estimait abusif, et ce dernier a finalement été condamné à payer 6718 $, tout ça après deux jours d’audience. « Ça m’a coûté environ 7000 $ d’avocat pour récupérer à peu près le même montant », se désole Marc Thu Thon.

« La valeur des biens en jeu est minime en comparaison des sommes que les parties ont investies respectivement dans le procès qui les a opposés. Il est triste qu’elles aient choisi de s’opposer avec autant de véhémence, plutôt que de simplement honorer la mémoire de Thu Thon », conclut la juge dans sa décision.

Le nettoyeur laisse du sang partout

Parfois, les chicanes d’héritage surgissent contre une entreprise et non entre la famille.

Comme ici, où les fils d’une femme s’étant suicidée dans sa chambre ont dû finir le travail mal fait d’une entreprise de nettoyage, qui a laissé des taches de sang partout.

En juin 2016, Qualinet a été condamnée à dédommager les héritiers de la défunte, qui s’est enlevé la vie à Québec en 2013.

La compagnie de nettoyage engagée, qui aurait selon les fils et le conjoint de la dame, d’abord parlé d’une facture de 1000 $, avait finalement facturé 2384 $ pour nettoyer le sang de la chambre. Une facture si élevée que la compagnie d’assurance a refusé de la payer.

Travail bâclé

Mais le pire, c’est que le travail a été bâclé. Quand les fils et le conjoint sont retournés sur les lieux du drame après le passage de Qualinet, ils ont constaté qu’il restait des traces de sang sur les murs, sur un meuble et sur le plancher de la chambre. Ce sont eux qui ont dû finir le boulot.

Ils ont alors demandé à l’entreprise de leur rembourser les coûts de nettoyage, en plus de 1200 $ en dommages moraux. Qualinet a refusé de payer.

« Dans les circonstances pénibles que la famille a vécues, ce sont des membres de celle-ci qui ont décidé de finir le travail qui n’avait pas été accompli tel qu’il devait l’être », a dit le juge.

En Cour, le président de Qualinet, Éric Pichette, assurait qu’il aurait réglé le problème à ses frais si on lui en avait donné l’occasion, mais le juge l’a quand même condamné à payer 1792 $ aux héritiers, soit la moitié des coûts de nettoyage et la moitié des dommages moraux demandés.


Source: Sondage de la Banque CIBC

Des chicanes d’héritage célèbres

Si on tente souvent de ne pas ébruiter les chicanes de famille, des vedettes du monde entier ont fait parler d’elles avec de retentissantes querelles autour de leur héritage.

Prince

Ève, Patrice et Sylviane, trois des quatre enfants de Georges Monchamp, n’en reviennent toujours pas, trois ans après sa mort, que sa conjointe se soit poussée après avoir vidé son compte bancaire.
Photo courtoisie
  • 1958 - 2016 (57 ans)

Le chanteur américain décédé en avril 2016 est la preuve par 1000 qu’il faut rédiger un testament, surtout si on vaut des centaines de millions de dollars. En l’absence de document de succession, une gigantesque bataille se trame entre la sœur, cinq demi-frères et demi-sœurs ainsi qu’une demi-sœur dont personne ne suspectait l’existence jusqu’à sa mort.


Luciano Pavarotti

Ève, Patrice et Sylviane, trois des quatre enfants de Georges Monchamp, n’en reviennent toujours pas, trois ans après sa mort, que sa conjointe se soit poussée après avoir vidé son compte bancaire.
Photo AFP
  • 1935 - 2007 (71 ans)

Il y a ceux qui ne laissent pas de testament et ceux qui en laissent deux. C’est le cas du ténor italien décédé en 2007 à 71 ans. Quelques jours avant sa mort, il avait rédigé un nouveau testament dans lequel sa femme recevait la grosse part du magot de plusieurs dizaines de millions de dollars, et ce, au détriment de ses trois enfants issus d’un autre mariage. Après une année de chicanes, une entente non dévoilée est intervenue avec tout ce beau monde.


Anna Nicole Smith

Ève, Patrice et Sylviane, trois des quatre enfants de Georges Monchamp, n’en reviennent toujours pas, trois ans après sa mort, que sa conjointe se soit poussée après avoir vidé son compte bancaire.
Photo AFP
  • 1967 - 2007 (39 ans)

La playmate de 28 ans a créé tout un scandale en 2002 quand elle a hérité de près de 100 millions $ du milliardaire de 90 ans Howard Marshall, avec qui elle était mariée depuis un an. Les procédures judiciaires ont repris de plus belle lors du décès de la playmate en 2007, la famille du financier refusant que la succession d’Anna Nicole Smith touche un sou. Plus de 20 ans après le décès de Smith, un juge a retiré l’argent à sa fille.


Jean-Paul Riopelle

Ève, Patrice et Sylviane, trois des quatre enfants de Georges Monchamp, n’en reviennent toujours pas, trois ans après sa mort, que sa conjointe se soit poussée après avoir vidé son compte bancaire.
Photo courtoisie
  • 1923 - 2002 (78 ans)

Le grand peintre québécois mort en 2002 a légué des œuvres totalisant des dizaines de millions de dollars, mais aussi une querelle mémorable entre ses deux filles et sa dernière conjointe, qui était également liquidatrice testamentaire. Après des années d’accusations de magouillage et plus d’un million de dollars de frais d’avocats, le trio s’est entendu sur un partage de l’héritage.