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L’influence visible de l’auteur invisible

L’influence visible de l’auteur invisible
Archive La Presse Canadienne

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Ce serait mentir de dire que j'ai un rapport intime avec l'oeuvre de Réjean Ducharme, mais quand j’ai lu L’Avalée des avalés (plus d’une fois parce que c’est la lecture imposée par excellence du cursus scolaire québécois, ex æquo avec Bonheur d’Occasion), j’ai trouvé ça bouleversant de beauté. Bon, j’ai aussi trouvé ça passablement déprimant, mais je préfère mettre ça sur le dos de ma période gothique plutôt que sur celle de la prose ducharmienne.

«Tout m’avale. Quand j’ai les yeux fermés, c’est par mon ventre que je suis avalée, c’est dans mon ventre que j’étouffe. Quand j’ai les yeux ouverts, c’est par ce que je vois que je suis avalée, c’est dans le ventre de ce que je vois que je suffoque. Je suis avalée par le fleuve trop grand, par le ciel trop haut, par les fleurs trop fragiles, par les papillons trop craintifs, par le visage trop beau de ma mère.»  Avouez que c’est beau pis que vous pourriez jamais écrire de quoi d’aussi parfait même pour sauver votre vie. Moi non plus.

 

Toujours est-t-il que quand on m’a demandé d’écrire sur la mort de l’écrivain culte, décédé cette nuit à Montréal, ça faisait déjà de longues minutes que se déversaient sur mon fil Facebook les réactions du milieu littéraire. Éditeurs, écrivains, réviseurs et journalistes racontaient à quel point l’œuvre de Réjean Ducharme a été fondatrice. J’ai d’abord feelé cheap de ne pas me sentir aussi dévastée par sa mort que le reste de l’humanité. Ç’a duré environ quatre minutes, le temps que je me rappelle que quand quelqu’un meurt, c’est comme le concours de qui est le plus touché par la tragédie sur les médias sociaux. Mais ça, c’est un autre sujet, et quelqu’un d’autre l’a déjà abordé ici dans un texte à la syntaxe pas mal moins bien tournée que celle de l’Océantume.

Même mon chum, écrivain de sa fonction, m’a déconseillé d’écrire là-dessus, en me traitant un peu d’impostrice. Il est au courant, lui, que je n’ai jamais voué un culte au plus célèbre Félicien du Québec. Mais bon, je ne suis pas à un paradoxe près, et me voici donc quand même en train d’écrire sur la mort de l’auteur de L’hiver de force et (surprise) de plusieurs chansons de Robert Charlebois (allez écouter la très jolie Tendresse et amitié). Pourquoi? Parce qu’en y réfléchissant, Réjean a eu beaucoup plus d’influence sur moi que j’aimerais le croire. Sans doute à cause de personnages d’enfants cruels, d’adolescents suicidaires et de jeunes adultes mésadaptés qu’il a créé avec tant de justesse. Je me rappelle avoir été happée par la révolte de Bérénice et d’y être revenue constamment comme le petit Léolo dans le film de Lauzon, par l’amour chaste et pervers de Mille Milles et Chateaugué et par le refus du tout de Nicole et André. Toutes et tous m’ont donné envie d’écrire sur une autre vie, une vie rarement montrée dans les romans ou au cinéma, une vie marquée par la violence ordinaire et sauvée in extremis par les fulgurances du langage.

Comme plusieurs, le désir de l’auteur de ne pas se prêter au jeu médiatique m’a fascinée longtemps. Il est clair que personne ne connait véritablement la raison derrière cet anonymat prolongé. N’empêche, la posture avait quelque chose de noble, encore plus à l’époque dans laquelle on vit. Et je me plais à penser qu’en quelque part, c’était un espèce de gros fuck you à cette culture d’auto-promotion dans laquelle on baigne et à laquelle, ne nous voilons pas la face, je participe allègrement. C’est romantique de penser ça, je le sais. Mais que serait la mort d’un écrivain sans un peu de romantisme et de mythification?

Oui, Réjean était invisible, mais il demeurait tout de même pas mal plus présent et pertinent que ben du monde. Au-delà de ses silences publics, ses livres étaient avec nous tout le temps. Et ils le seront encore.

Je ne sais pas s’il est mort verticalement, la tête en bas et les pieds en haut, comme il le voulait, mais mon petit doigt me dit que oui.