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Tolérer les intolérants?

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AFP L’auteur chouchou de l’extrême gauche, Chomsky, a défendu la liberté d’expression d’un négationniste célèbre.

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Dans quelle mesure faut-il tolérer les intolérants dans une démocratie libérale comme la nôtre ?

Voilà peut-être la question la plus difficile que la manif de La Meute à Québec et sa contre-manif, avec ses dérapages, pose. Sur les réseaux sociaux, plusieurs, ces jours-ci, échangent une petite bande dessinée se voulant pédagogique aboutissant à la conclusion suivante : non, il ne faut pas tolérer les intolérants.

Plusieurs approuvent, cliquent sur « j’aime », la propagent. On y réfère à la pensée du philosophe Karl Popper, qui avait exposé le « paradoxe de la tolérance ». Dans l’Allemagne des années 1930, on aurait trop toléré l’intolérance des nazis.

Ces derniers ont fini par prendre le pouvoir ; ont aboli toute tolérance. Voilà en substance où mène la tolérance sans limites : à sa fin. Pour sauver la tolérance, il aurait fallu se montrer... intolérants ; violemment s’il le faut.

Tentant

Il peut être tentant d’adhérer à ce raisonnement. C’est celui-ci qui animait, consciemment ou non, bien des contre-manifestants violents de dimanche : « Des nazis veulent manifester ? Allons-y, faisons tout pour perturber leur sortie, s’il le faut en frappant. »

L’ennui est que dimanche, à Québec, nous n’étions pas dans l’Allemagne des années 1930. Appliquer le raisonnement Popper dans le contexte actuel heurte les règles longuement réfléchies et équilibrées de notre État de droit.

Celui-ci va trop loin, diront certains. Il va plus loin en tout cas que celles fixées par nombre de pays européens, qui criminalisent carrément certaines opinions, au premier chef la négation des génocides.

Le cas Zundel

Par exemple, en 1992, la Cour suprême du Canada a disculpé Ernst Zundel, qui exposait dans un document sa thèse négationniste selon laquelle l’Holocauste perpétré par les nazis est un mythe résultant d’un complot juif mondial.

Les juges concluaient que l’article 181 du Code criminel violait la charte. Cet article criminalisait l’acte de publier « une déclaration, une histoire ou une nouvelle » que son auteur « sait fausse et qui cause, ou est de nature à causer, une atteinte ou du tort à quelque intérêt public ». (La Cour légalisait ainsi les fausses nouvelles !)

Au Canada, pour limiter la liberté d’expression, il faut prouver qu’il y a eu incitation à la violence. Ce n’était pas le cas du livre de Zundel, concluait la Cour.

Aux États-Unis, la protection de la liberté d’expression est encore plus grande. Pensez donc, un des auteurs préférés de l’extrême gauche, Noam Chomsky, a même défendu la liberté d’un négationniste célèbre, Robert Faurisson (proche de Zundel d’ailleurs !).

Selon Chomsky, il faut protéger « vigoureusement » le droit d’exprimer librement « les idées les plus effroyables ».

Aujourd’hui, plusieurs abusent de ce qu’on pourrait appeler le pop-popperisme de bande dessinée. On réclame des universités « exemptes » des opinions non correctes (Ils appellent ça « safe space » !). On tabasse des nazis imaginaires.

Cette « montée » est peut-être aussi risquée pour nos démocraties que la résurgence de certaines vieilles idées condamnables, voire « effroyables ».