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Trump choisit de s’incruster en Afghanistan

US President Donald Trump gives a Presidential Address to the Nation
AFP

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Contredisant les critiques qu’il avait lancées à ses prédécesseurs pendant de nombreuses années, Donald Trump a annoncé lundi, dans un discours à Fort Myer en Virginie, son intention d’augmenter la présence américaine en Afghanistan et de prolonger ce qui est déjà, après 16 ans, la plus longue guerre de l’histoire de son pays. C’est désormais sa guerre à lui.

Le président qui faisait campagne en se vantant d’en savoir plus sur la stratégie militaire que les généraux a-t-il annoncé un changement fondamental de stratégie dans ce conflit en apparence sans fin? Pas vraiment. Depuis des mois qu’il est en poste, Donald Trump aurait maintes fois semoncé son état-major militaire pour ne pas lui livrer une victoire nette en Afghanistan. Après avoir avoisiné les 100 000 troupes en 2010 et 2011, la présence américaine dans ce pays a été graduellement réduite et se chiffre aujourd’hui à 8400 militaires, qui agissent surtout dans des rôles de formation pour l’armée afghane. Le Canada, pour sa part, a mis un terme à sa présence militaire dans le pays en 2014.

Même si le président n’a à peu près rien dit sur le contenu de la stratégie américaine, sur les objectifs ultimes de la présence en Afghanistan ou sur les moyens qui seront mis en œuvre pour les atteindre, le discours en disait quand même pas mal sur l’approche en politique étrangère d’un président dépassé par les événements.

L’ordre intérieur d’abord

Trump a entamé son discours en rappelant la nécessité pour son pays de surmonter ses divisions internes. En effet, il n’y a pas de quoi faire la leçon à des étrangers sur la construction d’un ordre social et politique quand le désordre social s’étend chez soi. En plus, sur ce plan, Trump est sur la défensive. A-t-on jamais vu un président américain commencer un discours de politique étrangère en se sentant obligé de se défendre contre des accusations de racisme et de bigoterie? C’est sans précédent. Peu importe. Le ton de ce discours lui a quand même permis de faire un pas dans la bonne direction pour réparer les pots cassés de sa réaction à Charlottesville. Ça durera probablement jusqu’au prochain rassemblement partisan enflammé, justement prévu pour ce soir.

Pourtant, même si le président se défend bien, comme ses prédécesseurs, de vouloir s’engager dans le «nation building» (édification de la nation) dans un endroit aussi éclaté et ingouvernable que l’Afghanistan, c’est par là que devra passer une solution durable aux troubles qui habitent ce pays depuis longtemps. Pourtant, le discours ne mentionnait rien sur les efforts à faire pour consolider la mince construction institutionnelle entamée en Afghanistan depuis plus d’une décennie. Une des rares mentions des institutions afghanes est venue lorsque le président a parlé d'un lien à établir avec le «premier ministre» du pays, alors que ce poste n’existe pas en Afghanistan.

Les thèmes de campagne refont surface

Sur le fond, le discours s’articulait autour de thèmes maintes fois martelés par le candidat Trump pendant la campagne de 2016. En plus du refus du «nation building», le discours mettait un fort accent sur le transfert du fardeau vers les autres intervenants, dans ce cas les pays de la région qui gardent leurs distances face au bourbier afghan, dont notamment l’Inde. Le président et son équipe ont-ils vraiment réfléchi aux conséquences d’un tel engagement sur la rivalité entre ce pays et le Pakistan? Ce n’est pas clair.

Comme en campagne électorale, le discours pointait du doigt les erreurs reprochées à son prédécesseur. Dans la version de Trump, qui n’a pas entièrement tort, le retrait rapide de la présence militaire américaine en Irak serait largement responsable de la décomposition de l’ordre interne et de la montée de Daech en Irak en en Syrie. Il s’engage donc à ne pas répéter cette erreur en Afghanistan. Pourtant, dans toutes ses interventions publiques sur les deux conflits de 2010 à 2014, il insistait sur un retrait rapide. Cette vision était au cœur de sa doctrine «America First» et a contribué à lui assurer l’appui des nationalistes et isolationnistes, notamment ceux de l’«alt-right». Pas étonnant donc que le site phare de ce mouvement, Breitbart, ait accueilli le discours avec scepticisme. Pour les isolationnistes, ce discours représente rien de moins qu’un virage à 180 degrés pour Trump, dont les plus ardents isolationnistes pourront maintenant dire qu'il les a trahis et qu'il est maintenant à la merci des généraux et des faucons du parti républicain.

La campagne de Trump promettait aussi une suite ininterrompue de victoires, toutes plus faciles les unes que les autres, pour celui à qui tout devait naturellement réussir. Dans cet esprit, depuis son arrivée en poste,Trump reprochait à ses généraux de ne pas lui avoir servi de victoire en Afghanistan. Mais que veut-il dire par victoire? Pour Trump, cela signifie d’exclure les Talibans du pouvoir, d’éliminer Al Qaeda et Daech et d’empêcher l’essor de nouveaux groupes terroristes. Évidemment, ce genre de victoire nécessiterait à long terme des changements politiques que Trump n’a ni les moyens ni la patience d’obtenir. Alors il faut s’attendre à ce qu’il préfère plutôt frapper quelques grands coups, du genre de la frappe sans lendemain qu’il a dirigée contre le régime Assad en Syrie, qui lui permettront de sauver la face et de détourner l’attention de ses déboires internes une fois de temps en temps.

Plusieurs questions sans réponse

Dans l’ensemble, s’il marque un ton résolu et ferme, le discours de Trump n’annonce rien de spécifique et laisse de très nombreuses questions sans réponse. Les États-Unis peuvent-ils vraiment gagner cette guerre? Est-ce que ce serait vraiment souhaitable? Combien ça va coûter? Trump évite de s’engager dans un échéancier précis, préférant plutôt baser ses actions sur des conditions à remplir, mais qui jugera si ces conditions sont remplies et comment? On ne le sait pas.

Finalement, alors qu’il devient de plus en plus évident que ce conflit n’a pas vraiment de fin en vue, le discours du président Trump ne répond pas à une question très simple. Il y a aujourd’hui environ 8400 militaires américains en Afghanistan. Que pourront accomplir quelques milliers de militaires supplémentaires que n’ont pas pu accomplir les 100 000 Américains qui se trouvaient dans le pays avec des dizaines de milliers d’autres alliés il y a à peine cinq ans?

Il n'y avait pas vraiment de bon choix à faire en rapport avec le conflit afghan. Donald Trump n'avait devant lui que des options qui comportaient plus d'inconvénients et de coûts que d'avantages et de bénéfices. Il a choisi de ne pas se démarquer de ses prédécesseurs comme il l’avait promis à ses électeurs et de maintenir plutôt la présence américaine dans un conflit qui s’éternise. Ce choix signifie par contre que l’Afghanistan est désormais son conflit à lui. Il ne pourra pas indéfiniment rejeter le blâme sur les autres. On peut lui souhaiter bonne chance. Il en aura besoin.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM