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Le discours de Trump en Arizona. Une longue et pénible insulte à l’intelligence

President Trump Holds Rally In Phoenix, Arizona
AFP

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Une insulte à l’intelligence. Il n’y a pas d’autre façon de qualifier la performance que Donald Trump a livrée hier soir devant une assemblée partisane à Phoenix, en Arizona. Stratégie brillante de mobilisation ou chant du cygne d’un anti-politicien sur la voie de sortie? Le temps nous le dira.

Après un discours lundi où Donald Trump lisait soigneusement sur son télésouffleur la stratégie pour l’Afghanistan préparée par ses généraux, il revenait hier soir à son style habituel en livrant un discours électoral largement improvisé et complètement déjanté. L’Élection est dans trois ans, mais la campagne de Trump est en marche et le président semble déterminé à faire également de l’élection de mi-mandat en 2018 un référendum sur sa personne et sur la transformation du Parti républicain à son image.

Avec ses taux de désapprobation record, il a du travail à faire pour se gagner l’appui d’une majorité de ses concitoyens, mais il semble déterminé à appliquer la même recette qui l’a mené à une victoire à l’arraché en 2016: monopoliser l’attention par tous les moyens; alimenter les diverses formes de ressentiment qui habitent l’électorat blanc; approfondir les divisions en diabolisant toutes les manifestations d’opposition à son autorité personnelle. Si on se fie au ton de son discours d’hier, il a aussi décidé d’y ajouter une bonne dose de stéroïdes.

Un discours typiquement Trump

Donald Trump a parlé pendant 77 minutes. Comme lors d’un match interminable à l’issue prévisible, la foule et son enthousiasme s’amenuisaient vers la fin et plusieurs cherchaient à devancer le trafic pour rentrer à la maison. Les thèmes habituels de ses discours de campagne y étaient: autoglorification; accusations contre les médias malhonnêtes; condamnation des «élites» côtières et urbaines; sobriquets et insultes contre ses cibles préférées, dont Barack Obama et Hillary Clinton (en encourageant bien sûr la foule à scander «Lock her up!»); le Mur que les Mexicains paieront; les mauvais «deals»; les méchants islamistes qu’il faut bloquer à la frontière et anéantir chez eux... La routine habituelle, quoi.

Cette fois-ci, il fallait aussi évidemment frotter du sel sur les plaies encore ouvertes de l’épisode tragique de Charlottesville. Trump persiste et signe: selon lui, il a bel et bien condamné sans équivoque les néonazis et les suprémacistes blancs le jour-même des violences. Il a relu les remarques qu’il avait préparées pour l’occasion, en prenant bien soin d’omettre la partie de sa déclaration qu’il avait improvisée et qui a provoqué la condamnation quasi-unanime de sa réaction, celle où il prenait la peine de souligner deux fois que cette violence venait de «plusieurs côtés».

Comme il était en Arizona, il a aussi mentionné un possible pardon du sheriff Joe Arpaio, condamné récemment pour avoir emprisonné de façon abusive des personnes dont le seul crime était de ressembler à des Mexicains. Il a aussi accusé et ridiculisé, au grand plaisir de la foule, les deux sénateurs de l’Arizona qui ne marchent pas toujours docilement au pas derrière lui. Le fait que l’un d’entre eux lutte contre un cancer qui met sa vie en danger ne semble pas avoir traversé son esprit.

Des mensonges et des faussetés à la pelle

Comme d’habitude, le discours de Donald Trump était truffé de mensonges, de faussetés, d’exagérations et de clowneries indignes d’un chef d’État. Une liste exhaustive serait longue, mais d’autres se sont chargés de les relever (dont Politifact). Comme le rappelle le journaliste et ancien conseiller de Bill Clinton James Fallows, On a entendu des discours présidentiels de toutes sortes, mais jamais un comme celui-là. Selon Fallows, jamais on n’a entendu un président qui semblait n’avoir aucune pensée en tête à part celle de provoquer son audience immédiate tout en étant totalement indifférent de l’effet que pourrait avoir ses propos sur ceux qui ne sont pas déjà d’accord avec lui, sur ceux qui ont accès aux preuves qu’il mentait, ceux qui peuvent réfléchir un instant sur les conséquences désastreuses de ses promesses irréfléchies, et surtout ceux dont il a besoin de l’appui pour gouverner. Sa série de 10 tweets vaut la peine d'être lue:

Utilisant une formule au goût du jour, le commentateur de CNN Don Lemon disait que le discours était une «éclipse totale des faits» (total eclipse of the facts). Après avoir montré le discours sans interruption, l’animateur de CNN lui donnait une réplique cinglante.

L'animateur n’a pas tort, mais les partisans de Trump y verront une preuve de plus de la malhonnêteté des médias et une raison de plus de ne pas leur faire confiance, même quand ils rapportent de façon scrupuleusement exacte les propos du président lui-même. En effet, on a assisté hier soir à une sorte de pièce d’anthologie du discours démagogique. On peut être rassuré par le fait qu’une forte majorité de l’opinion américaine n’embarque pas dans son bateau, mais on peut aussi s’inquiéter de constater que le potentiel d’une extension des appuis de Trump sur la base d’un rejet en bloc des médias et autres «élites» existe bel et bien.

Relance ou chant du cygne?

De deux choses l’une: soit ce discours de campagne trois ans avant le prochain scrutin vise à consolider et relancer la coalition gagnante qui a porté Donald Trump à la Maison-Blanche, soit il s’agit du chant du cygne d’un anti-politicien qui parcourt ses derniers milles avant l’implosion finale. Pendant que l’attention est mobilisée par le cirque Trump, les enquêtes du procureur spécial Robert Mueller progressent. Il semble de plus en plus probable que ces enquêtes donneront lieu à des accusations formelles, ou à tout le moins à des révélations embarrassantes contre le président, des membres de sa famille et son entourage immédiat. Il n’est pas encore possible de tirer des conclusions définitives à ce sujet, mais on ne peut faire autrement que de sentir un vent de panique à la Maison-Blanche qui pourrait expliquer en partie ces comportements erratiques.

Ce qu’on peut conclure, par contre, c’est que les prévisions qu’on pouvait faire sur la nature d’une présidence Trump après ses 18 mois de sa campagne et les années précédentes qu’il a passées à cultiver le ressentiment et l’intolérance se sont avérées assez justes. Il n’y aura pas de «nouveau» Donald Trump. Sa stratégie a fonctionné en 2016. Les paris sont ouverts à savoir si elle fonctionnera encore en 2018 et en 2020.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM