/entertainment/opinion/columnists
Navigation

Réjean Ducharme s’est éclipsé

Coup d'oeil sur cet article

C’est peut-être un hasard. Mais venant d’un écrivain aussi imaginatif, on ne peut rien écarter. Réjean Ducharme, qui s’est toujours caché derrière un anonymat rigoureux, est mort le jour de l’éclipse. Ça ne s’invente pas.

LE CONTRASTE DUCHARME

Il y a deux choses qui sont émouvantes au sujet de Réjean Ducharme : son désir de rester anonyme. Et le fait que tant de gens autour de lui aient respecté ce désir.

En 2000, le magazine L’Actualité avait publié un portrait de Réjean Ducharme, signé Pascale Millot. Elle raconte l’anecdote suivante : « Jean-Marc Charbonneau est photographe. Il a longtemps habité le même quartier que Réjean Ducharme, dans le centre-ouest de Montréal. Tous les jours, il le voyait arpenter les rues. Un soir, son appareil à la main, il a aperçu l’écrivain par une fenêtre ouverte. “J’étais dans ma cuisine. Je l’avais dans le cadre. J’avais un téléobjectif ; c’était parfait !” Pourtant, il n’a pas appuyé. “Je m’en serais voulu à mort” », dit-il.

Tant de gens au Québec auraient eu l’occasion de tout révéler au sujet de Réjean Ducharme, mais ils se sont « gardé une petite gêne ». À une époque où tout le monde est prêt à vendre sa mère pour une minute de gloire, c’est tout un contraste.

À l’époque de Kim Kardashian et de Paris Hilton et de toutes ces midinettes qui ne sont connues que parce qu’elles sont connues, c’est difficile d’imaginer qu’en 1966, à Gérald Godin, Réjean Ducharme déclarait : « Je ne veux pas être connu ».

À une époque où les jeunes, quand on leur demande ce qu’ils veulent être quand ils seront grands, répondent : « Célèbre », c’est difficile d’imaginer que Ducharme, lui, faisait tout pour qu’on ne sache pas qui il était.

Enfin, à une époque où les vedettes sont sur Twitter, Instagram et Facebook pour raconter le moindre détail insignifiant de leur existence, Réjean Ducharme ne voulait même pas qu’on sache à quoi il ressemblait, où il habitait ou ce qu’il mettait dans ses céréales.

J’VEUX D’L’AMOUR

C’était assez singulier, hier, de lire la ministre du Patrimoine Mélanie Joly tweeter ses « sympathies » (sic) aux proches de Réjean Ducharme : la ministre qui se montre constamment en photo, même en faisant son jogging matinal, qui salue notre écrivain le plus discret, le plus modeste, le plus effacé. Une ministre obsédée par son image qui salue un homme qui n’en avait rien à cirer.

Tout un contraste.

Si on pense à un autre écrivain québécois qui a été publié en France, qui avait une écriture fulgurante et qui a publié très jeune, on pense à Nelly Arcan. Or Arcan était l’antithèse de Ducharme : elle adorait se faire photographier, adorait qu’on parle d’elle, vivait totalement dans le regard des autres. Totalement de son époque.

DES BALLONS SUR SON NEZ

Pour qu’un livre vende aujourd’hui, il faut que l’auteur soit vendable. Qu’il ait de l’entregent, qu’il se présente bien et qu’il soit présent partout où on veut bien l’inviter. On l’invite à des émissions où il doit faire le beau et parler de toutes sortes de sujets qui n’ont rien à voir avec la littérature avec des animateurs qui n’ont pas lu ce qu’il écrit.

Peut-on vraiment blâmer Ducharme d’avoir voulu éviter ce cirque ?