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Un affichage français qui stagne

La nouvelle disposition adoptée par le gouvernement provincial ne sera pas suffisante, selon des organismes

Voici ce à quoi ressemblait l’affichage commercial à l’angle des rues Sainte-Catherine Ouest et Saint-Marc, au centre-ville de Montréal, dans les années 1970 (à gauche), comparativement à aujourd’hui (à droite).
Photos d’archives et martin chevalier Voici ce à quoi ressemblait l’affichage commercial à l’angle des rues Sainte-Catherine Ouest et Saint-Marc, au centre-ville de Montréal, dans les années 1970 (à gauche), comparativement à aujourd’hui (à droite).

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La loi 101 a bel et bien permis au français de gagner du terrain sur les devantures de magasins, mais la situation stagne depuis près de trois décennies, déplorent des organismes.

« Le français dans l’affichage commercial, ça fait 25 ans que ça recule au Québec », déplore Éric Bouchard, du Mouvement Québec français.

Adoptée en 1977, la loi 101 a pourtant été efficace à transformer le paysage commercial du Québec. Elle est venue donner un « coup de barre » dans un Québec où l’affichage français n’existait pratiquement pas, explique Jérôme Tremblay, de l’Observatoire national en matière de droits linguistiques (ONMDL).

Très stricte à l’origine, elle exigeait que tout l’affichage soit en français. Dans la foulée de la loi, plusieurs entreprises ont donc francisé leur marque de commerce afin de se conformer. Par exemple, Kentucky Fried Chicken (KFC) est devenu Poulet Frit Kentucky (PFK).

Apogée

« Les années 1980 et le début des années 1990 ont été l’apogée de la loi 101, raconte Éric Bouchard. En 1988, j’avais 15 ans. Je me promenais et tout était en français. [Grâce à la loi], je n’ai pas vécu ce que mes parents ont vécu ».

Selon M. Bouchard, la loi a permis aux francophones de découvrir un paysage québécois dans lequel ils se reconnaissent. « La langue, ce n’est généralement pas quelque chose qui se voit. C’est quelque chose qui s’entend. Donc l’affichage, c’est la partie visible de la loi 101 », dit-il.

Mais pendant ce temps, la loi était contestée devant les tribunaux. En 1988, l’arrêt Ford de la Cour suprême en a invalidé une grande partie : pas le droit d’exiger que l’affichage soit uniquement en français, car cela brime la liberté d’expression, a alors statué le plus haut tribunal du pays. La question de l’affichage en français est ensuite devenue une « patate chaude » pour les politiciens, qui n’y ont plus touché pendant des décennies, explique Jérôme Tremblay.

« La Charte de 1977 a tellement été attaquée, morcelée et affaiblie qu’elle n’a pas donné les résultats escomptés », dit Jean-Paul Perreault, d’Impératif français. Les boutiques aux noms anglais comme Victoria’s Secret et autres Forever 21 peuvent donc se multiplier sur la rue Sainte-Catherine en toute légalité, se désole-t-il.

Changement récent

En mai 2016, le gouvernement Couillard a toutefois modifié le règlement pour que les entreprises aient un message en français à leur affichage extérieur, sans être obligées de changer leur marque de commerce. La taille ou le pourcentage d’espace français ne sont pas précisés. Les entreprises déjà existantes ont jusqu’en novembre 2019 pour se conformer.

Selon Impératif français et le Mouvement Québec français, ce ne sera pas suffisant.

« On pourrait aller plus loin [...] Ça reste très flou, abonde Jérôme Tremblay. En tant qu’Observatoire francophile, on a été un peu déçus [de cette nouvelle disposition] », avoue-t-il.

« Mais ça reste mal vu de ne pas respecter le caractère français du Québec. À la fin du délai, ceux qui ne se seront pas conformés risquent d’être montrés du doigt [par l’Office de la langue française]. C’est de la mauvaise publicité », dit-il.

Un avocat vante la loi qu’il a contestée

Julius Grey. Avocat
Photo MARTIN ALARIE
Julius Grey. Avocat

L’avocat Julius Grey, qui a contesté la loi 101 devant les Nations unies, trouve qu’il s’agit d’une mesure qui a transformé le Québec pour le mieux.

« Quand j’étais garçon, il n’y avait pas un seul mot français sur la rue Sainte-Catherine. Même moi, qui n’étais pas francophone, j’étais choqué par ça », se souvient Me Grey.

« Ma position, c’est que c’est une excellente loi, telle qu’elle a été amendée. Je n’étais pas contre la loi 101 dans ses fondements », explique-t-il.

Le réputé avocat d’origine polonaise a pourtant fait partie de ceux qui ont contesté certaines dispositions de la loi 101 devant les tribunaux jadis. Il s’était notamment rendu devant les Nations Unies, car selon lui, l’affichage obligatoire en français brimait la liberté d’expression. Il avait obtenu gain de cause.

Français prédominant

Reste que Me Grey ne voit pas d’inconvénient à ce que le français soit prédominant, une position qui lui a valu de se mettre à dos certaines personnes qui contestaient elles aussi la loi 101 à l’époque.

« Il y aura toujours des gens qui seront pour le français à tout prix et d’autres qui seront contre [toute forme d’encadrement], qui se sentiront toujours brimés », suppose celui qui se voit comme entre les deux.

Les années 1980 ont d’ailleurs correspondu à sa propre francisation, raconte-t-il.

« En 1977, je dirais que je vivais à 20 % en français. Maintenant, ma vie est en français. »

« Je veux que la loi 101 soit reconnue comme essentielle et bénéfique. Mais comme toutes les lois, des parties étaient contestables ».

Comme beaucoup de choses révolutionnaires, la première mouture de la loi 101 allait trop loin, dit-il.