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Précaires libertés

DM marche public-05
Photo d'archives Daniel Mallard

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Ce matin, je marchais tout guilleret pour me rendre au bureau. Mallette contenant mon portable en bandoulière, verres fumés au visage même s’il ne fait pas soleil, je prenais plaisir à déambuler en plein milieu du chantier qu’est actuellement ma rue en travaux.

Ce n’est pas trop clair si on a le droit de passer là, mais il n’y a pas de barrières l’interdisant. Sentiment de délinquance mêlée d’insouciance. Les petits privilèges du quotidien.

La liberté.

J’avais hâte d’être au bureau, de me réinstaller à l’écritoire puis de barrer des choses sur ma liste de tâches. J’anticipais déjà le plaisir de me faire deux toasts au petit fromage crémeux de chez Boivin dans la cuisinette et de me verser un bon café, avant de faire ma revue de presse.

Je me trouvais bien chanceux d’être en vie. Je me dis ça régulièrement, depuis que j’ai perdu mon père.

J’ai été souvent — longtemps — parti depuis quelques mois. Aussi, c’est avec beaucoup de satisfaction que j’habite mon quotidien ces jours-ci. Être tiré du sommeil par un bisou de ma copine, parce qu’elle s’en va travailler avant moi. Marcher dans les rues de mon quartier qui s’éveille. Commencer ma journée dans un bureau encore tranquille.

Y a pas grand-chose qui me réjouissent davantage que la liberté que l’on trouve dans cette routine qui est la somme de nos choix et de ce que la vie a eu la grâce de nous offrir.

Intranquillité

Étrangement, j’avais le cœur gros. C’était un peu diffus, mais plutôt lancinant. Un peu le même sentiment quand, lorsque c’est notre tour de parler dans un groupe, on a oublié quelque chose qu’on voulait dire. Un peu comme quand, après une conversation, on pense à ce qu’on aurait dû répondre à un moment donné ou à un sujet qu’on aurait aimé aborder.

Bref, j’étais dans un moment de quiétude, mais il y avait quelque chose, une espèce d’intranquillité, qui me tenaillait.

Ça m’est revenu lorsque je suis arrivé devant mon bureau, en fait.

Ma copine et moi, on a une petite pratique mignonne, c’est-à-dire que le premier qui sort du lit amène son téléphone à l’autre, si jamais il veut traîner un peu en défilant les nouvelles.

En me réveillant ce matin, avant même d’avoir retrouvé la position verticale, les premières publications que j’ai vues concernaient la voiture incendiée de M. Labidi, le président du Centre culturel islamique de Québec.

Ça ne vous pèse pas, vous ? Assister à cette succession d’actes méchants qui frappent ces gens-là ? Je veux bien croire qu’on puisse débattre de l’islam, du cimetière ou de tutti quanti, mais coudon, ils ont fait quoi, ces personnes, pour qu’elles se fassent écœurer autant ? Ont-elles mis le feu à la voiture de quelqu’un ? Ont-elles vandalisé votre maison ? Je ne crois pas.

Puis tu lis les commentaires sur les réseaux sociaux.

« Je suis sûr qu’ils ont fait ça eux-mêmes ! »

Au soutien de quels faits ?

« Ils demandent trop d’accommodements ! »

OK... Tu demandes trop, fait que... on va brûler ton char ?

« Y a d’autre monde à qui ça arrive, pis on n’en parle jamais ! »

Ah... Vous ne lisez pas la section « Faits divers » des journaux, vous ?

Enfin. Je ne sais pas pour vous, mais moi, ça me plombe le moral, lire ça.

Une cible dans le dos

Après qu’on ait dit tout ça, les commentaires sur les réseaux sociaux qui te choquent puis qui te mettent en maudit ou qui te rendent triste même après que tu aies fermé ton écran, ça reste quand même assez bénin comme agression.

Je pense à ce monsieur Labidi. Tu te sens comment, dans la vie, après que tu te sois fait incendier ton char ?

Tu fais comment pour te déplacer en toute quiétude quand tu sais qu’il y a des gens qui te haïssent assez pour venir dans ta cour le soir pis vandaliser ce qui est probablement ton deuxième bien de plus grande valeur ?

Tu files comment, en regardant tes enfants ou ta blonde sortir seuls ? Tu fais comment pour continuer à circuler dans la rue ? N’as-tu pas le sentiment de marcher avec une cible accrochée dans le dos ?

Tu te sens comment quand tu vis tout ça après avoir vu six de tes amis se faire tuer, puis que ça fait des mois que tu t’occupes de ceux qui restent et qui sont aussi blessés que toi ?

Qui prend soin de toi, quand c’est toi qui prends soin des autres... puis que quelqu’un vient incendier ton char en pleine nuit ?

Bref, je pensais à monsieur Labidi, à la manière dont il devait se sentir ces temps-ci et je me sentais triste en maudit.

Un si beau boubou

C’est quand je suis arrivé devant mon bureau que ça m’est revenu, parce qu’hier, j’ai vécu une expérience particulière.

Petit retour en arrière : je suis allé au Sénégal cet été et je m’étais bien promis de m’y procurer un grand boubou que je me ferais confectionner sur place.

Qu’est-ce qu’un boubou ? Il s’agit d’un vêtement traditionnel largement répandu en Afrique et arboré par beaucoup de Sénégalais dans la vie de tous les jours. Musulmane à l’origine, mais adoptée par beaucoup de chrétiens, c'est une robe ample, portée par-dessus un pantalon léger, le tout confectionné dans un tissu très frais, qui respire bien. Meilleur confort à espérer sous les Tropiques.

Je voulais un boubou comme souvenir, mais également parce que c’est incroyablement confortable.

À Dakar, je suis donc allé au marché pour acheter du tissu à la verge, puis je me suis rendu chez un tailleur, qui m’a tout fait ça sur mesure.

Vous devriez voir ça ! Il est si beau, mon boubou ! J’ai fière allure dedans ! Il est fait dans une étoffe bleue et dorée, la confection est impeccable. Et. Il. Est. Tellement. CONFORTABLE !!!

Bon, bref, je n’ai pas acheté pour me promener avec. Je le porte chez moi le dimanche, quand j’écoute Game of Thrones, que je lis mon livre sur les pirates ou que je joue à la PlayStation. Et ça fait beaucoup rire ma copine.

Je dis que vous devriez voir comment j’ai fière allure avec mon (si beau) boubou, mais vous ne le verrez pas. En effet, quand je fais des chroniques positives ou empathiques envers les musulmans de Québec, j’ai toujours quelques génies de la nation qui m’écrivent pour me dire qu’avec la barbe que j’ai, je suis probablement un islamiste moi aussi. Moi qui suis allé au privé catholique, qui me suis impliqué dans la pastorale au secondaire et qui suis rien que juste pour ne pas faire mes Pâques.

Les pauvres, imaginez s’ils voyaient une photo où j’apparais avec mon joli boubou... ils appelleraient bien le Centre de prévention de la radicalisation pour aviser que je me suis fait marabout !

Longue digression sur mon boubou, qui est si beau (je ne me souvenais plus si je vous l’avais dit...), mais vous allez voir où je veux en venir.

Au bureau, ça amuse beaucoup mes collègues que je me sois fait faire un boubou. Ainsi, on m’a mis au défi de le porter pendant une journée de travail.

Ce que je fis ! (Mais non, il n’y aura pas de photos...)

Toujours est-il que je m’attendais bien à ce que ma présence en boubou dans les rues de Limoilou attirerait l’attention. Je m’étais préparé à croiser les gens en leur souriant, arborant fièrement mon MAGNIFIQUE boubou.

C’était chouette, je passais une belle journée.

Mais à un moment donné, j’étais dehors devant mon local, m’adonnant à une activité certainement plus condamnable que le simple port d’un boubou, si majestueux soit-il. C’est alors que j’ai constaté que les automobilistes détournaient le regard de leur conduite pour me zieuter dans mon (sérénissime) boubou.

Je me suis aperçu qu’au coin de la rue, un monsieur d’un certain âge avait arrêté sa voiture au feu rouge, qu’il avait baissé sa vitre et qu’il retournait sa tête derrière son épaule pour me regarder fixement, avec mon boubou (qu’il n’avait pas l’air de trouver si joli que ça, lui).

Ça s’est mis à me sauter aux yeux à ce moment-là. J’étais dans mon quartier, dans un (extraordinaire) boubou et je croisais des gens que ça rendait mal à l’aise. Ce n’était pas des sourires amusés ou une curiosité rigolote que je rencontrais, c’était vraiment de l’embarras.

J’ignore ce qu’ils voyaient. Croyaient-ils trouver devant eux un homme grandi se promenant en pyjama ? Un mâle arborant des vêtements féminins ? Un barbu habillé comme « un islamique ! » ? Me jugeait-on coupable d’un effroyable crime d’appropriation culturelle ? Supputait-on que j'étais nu sous mon étoffe ? Je ne sais pas.

Mais, bref, pendant une journée, j’ai eu une petite idée de comment tu peux te sentir quand tu ne cadres pas. Quand tu diffères. Quand tu ne te fonds pas dans le décor de la normalité.

Je ne suis pas traumatisé, là, à cause de mon histoire de boubou. Parce que je sais justement que ça n’a rien à voir avec comment tu peux te sentir quand tu ne peux pas simplement changer de vêtements, quand tu ne peux pas laisser ta face à la maison.

Ou quand tu as une cible dans le dos.

Le déclin

Féru d’histoire et amateur de dystopies futuristes, ça remonte à assez loin, cette impression que j’ai que l’époque à laquelle j’appartiens en sera une de déclin.

On tient nos libertés pour acquises. Celle de s’en aller au bureau en sifflotant à travers un chantier pour aller beurrer ses toasts et faire tourner la grande roue de l’économie.

Mais tsé, pas besoin de fouiller de midi à quatorze heures pour se rendre compte que c’est précaire en maudit, tout ça.

Une série de mégaouragans comme à Houston ; des territoires habités entiers qui seraient inondés par la montée des eaux ; un volcan, comme celui au nom extravagant en Islande, qui entrerait en éruption pendant 30 ou 50 ans, comme c’est arrivé souvent au cours de l’histoire géologique de notre planète et qui viendrait scraper l’économie et le climat d’un continent entier : ça ne tient pas à grand-chose avant que la vie, la liberté et le sentiment de sécurité de millions de personnes ne disparaissent.

Les chances sont bonnes que ça n’arrive pas de notre vivant, mais ça se peut quand même. C’est arrivé dans l'histoire. Ça finit par arriver à toutes les civilisations, en fait.

Et quoi encore ? Une guerre ? Un conflit commercial à grande échelle ? Une faillite technologique ? Un effondrement du monde financier ? Une épidémie ? Un capoté qui entre à la Maison-Blanche ?

Oh. Wait...

Privilégiés

Nos libertés, celles d’avoir les moyens de vivre, de prospérer et de se réaliser sans craindre de se faire tapocher, tiennent à peu de choses. On est privilégié, de connaître ça. À l’échelle mondiale, c’est moins répandu qu’on peut le penser. Et pour s’en souvenir, il suffit de voir que, même dans nos sociétés évoluées, parmi les pays les plus riches du monde, partout autour de nous, il y a des gens pour qui ce n’est même pas garanti.

Comme pour M. Labidi, qui se promène avec une cible dans le dos. Dont certains se permettent de dire que c’est bien fait pour lui, que c’est lui le pire, que c’est probablement de sa faute. Comme on ne le ferait pour aucun autre de nos concitoyens.

Mais si M. Labidi ne bénéficie pas de la même liberté de circuler dans la sécurité que j’ai et que vous avez, n’est-ce pas là la démonstration éloquente que cette quiétude, on pourrait assez facilement nous la retirer aussi ?

Parce que si vous lui demandiez, à M. Labidi, il vous dirait probablement que sa vie était assez radicalement différente il y a un an...

Je marchais pour me rendre au bureau donc. J’étais heureux, j’avais tout pour l’être en fait, mais quelque chose m’empêchait de l’être parfaitement.

À la fin, je me suis aperçu que je n’arriverais plus à me sentir vraiment libre tant que M. Labidi ne pourrait pas en faire autant.