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Un ex-notaire utilisait le casino pour cacher de l’argent volé

Jean-Manuel Estrela
Photo tirée de Facebook Amateur de poker notamment, Jean-Manuel Estrela utilisait le casino pour détourner les fonds confiés par ses clients.

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Un ancien notaire à rabais de Laval a utilisé le casino pour détourner près d’un million de dollars confiés par ses clients « pour son bénéfice personnel ».

Jean-Manuel Estrela a détourné 861 300 $ de son compte en fidéicommis après avoir été informé qu’il faisait l’objet d’une enquête de son ordre professionnel pour ses pratiques douteuses en 2016, selon un jugement du Conseil de discipline de la Chambre des notaires du Québec.

« Il se retrouve à un certain moment avec plus de 600 000 $ en argent comptant qu’il cache chez lui dans son panier à linge sale, sa balayeuse et l’entretoit de sa maison », indiquent les documents consultés par Le Journal.

Dettes et voyages

Il a été radié l’an passé pour avoir mis sur pied « une usine de production d’actes notariés à rabais », avec 6000 actes en trois ans. Il a commis une série d’entorses déontologiques, dont signature d’actes hors de sa présence et défaut de s’assurer de la publication d’un acte hypothécaire. Il a été radié à vie une deuxième fois de son ordre à la fin juin relativement au détournement de fonds.

« L’objectif ultime de monsieur Estrela n’est pas simplement de jouer cet argent au casino ; il se sert de la possibilité de retirer ainsi des sommes pour obtenir de l’argent liquide », affirme le jugement.

L’argent a été utilisé pour voyager et payer des dettes personnelles. Le notaire avait en effet des problèmes d’argent à la suite d’un « coûteux mariage » et de l’achat d’une luxueuse maison de plus de 800 000 $, toujours selon le jugement. Il est aujourd’hui divorcé.

Selon les documents, c’est immédiatement après avoir été avisé qu’il faisait l’objet d’une enquête pour ses pratiques qu’il s’est mis à détourner les fonds.

Fausse signature

Entre le 12 et le 16 février 2016, l’ex-notaire a ainsi effectué six virements de son compte en fidéicommis vers sa carte de crédit pour un montant total de 244 500 $. L’argent a ensuite été transformé en jetons de casino. Au casino, entre les 13 et 17 février 2016, il retire 286 340 $.

« Il affirme que lorsqu’il arrive au casino, il joue un peu et il repart avec l’argent comptant qu’il a pu y retirer », selon les documents.

L’ancien notaire a aussi approché un prêteur privé pour obtenir des fonds.

Pour se faire prêter, il a représenté faussement qu’un couple à l’extérieur du pays souhaitait obtenir un prêt de 100 000 $ en contrepartie d’une hypothèque sur leur résidence à Laval.

Il a préparé une fausse procuration disant qu’il agissait en leur nom. Il a préparé un faux contrat de prêt et d’hypothèque. Il s’avère que les « emprunteurs » étaient les beaux-parents de l’ex-notaire.

Ceux-ci ont dit qu’ils ignoraient tout du stratagème de leur beau-fils.

« La preuve révèle que non seulement il ne s’agit pas de leur signature, mais en plus, ils ne signent jamais en arabe », mentionnent les documents.

Facture salée

La porte-parole de la Chambre des notaires, Bolivar Nakhasenh, n’a pas voulu dire combien d’argent détourné par le notaire Estrela avait pu être récupéré. Elle a indiqué que la grande majorité des clients floués seraient indemnisés.

La Chambre indemnise jusqu’à concurrence de 100 000 $ les victimes de notaires malhonnêtes.

« C’est l’ensemble des notaires du Québec qui est ainsi grandement affecté par les gestes posés par M. Estrela puisque ce sont eux qui, indirectement, indemnisent les clients », dit le jugement de juin.

Nous avons tenté, sans succès, de contacter l’ex-notaire Estrela.

Notaires à rabais dénoncés

Le président de l’Union des notaires du Québec, Roberto Aspri, a attribué les malversations de Jean-Manuel Estrela à la guerre de prix que se livrent les notaires de la province.

« Certains, malheureusement, peuvent être obligés de baisser à un niveau où le travail pourrait laisser à désirer », dit-il.

Selon le président, les tarifs pratiqués par certains notaires les poussent à tourner les coins ronds. « Un dossier prend entre 20 et 22 heures de travail. Ça ne peut pas raisonnablement être défrayé avec ce qui est payé maintenant », a-t-il dit.

Malhonnêtes

« Depuis l’abolition du tarif en 1991, les conditions se dégradent, a-t-il ajouté. Malheureusement, on est bousculés de part et d’autre, on est à la merci du marché. »

Selon Me Aspri, le fait que la Chambre indemnise les victimes de notaires malhonnêtes a un effet pervers, car les gens magasinent souvent un notaire en fonction du prix, et non de la qualité. Ils savent qu’en cas de problème, la Chambre des notaires va les indemniser.

« Ça nous fatigue. On ne voit pas pourquoi on devrait être responsables de ces écarts », dit-il.