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Drame familial en trois voix

(Sainte-Famille)
Mathieu Blais Leméac
140 pages
2017
Photo courtoisie (Sainte-Famille) Mathieu Blais Leméac 140 pages 2017

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Que voilà un roman troublant. C’est d’un drame familial dont il s’agit, mais encore faut-il accepter d’en considérer toutes les facettes, toute la monstrueuse banalité que Mathieu Blais livre avec précision.

L’histoire démarre avec un homme, Thomas, qui boit et perd ses emplois. C’est lui qui raconte sa vie de misère, ses déceptions, sa déchéance au sein de la petite ville de Sainte-Famille, qui donne son titre au roman.

Thomas est un homme enragé, donc c’est sa femme, Maggie, qui écope. Il la bat et l’humilie, dans l’intimité comme devant public.

Véritable malaise

Arrêt dans la lecture, malaise : veut-on vraiment se mettre dans la peau et la tête d’un batteur de femme ? Veut-on vraiment essayer de comprendre un Thomas ? Non, on ne veut pas !

Et pourtant, on reste parce que Mathieu Blais a trouvé le ton, ­l’approche pour nous obliger à regarder en face cet homme qui sombre. Qu’est-ce qui va bien dans sa vie ? Rien, et c’est très justement démontré.

Mais c’est dur. Sauf qu’au moment où on ne veut plus ni voir ni entendre les coups, le roman change de voix. L’histoire se poursuit, mais cette fois c’est Maggie qui raconte.

Soulagement. De courte durée. Car Maggie s’accuse de tout, s’excuse pour tout, une petite souris qui voudrait ­s’effacer. Blais a d’ailleurs la bonne idée de mettre entre parenthèses toute la narration de Maggie. Thomas s’est affirmé, elle, elle n’ose pas penser à haute voix, même en livrant sa version du récit.

Certes, elle a quitté Thomas et notre malaise de lecteur, de lectrice, s’est ­dissipé. Quelle naïveté... Maggie est une femme en mode survie, pas une ­guerrière comme l’avocate qu’elle est allée rencontrer, pressée par son ­entourage de dénoncer son mari. Elle a peur, elle a mal, mais surtout elle n’a aucune estime de soi, et c’est très ­justement démontré.

Donc loin de se relever, Maggie ­s’enfonce, et ça devient insupportable.

Insupportable

Et juste au moment où on ne veut plus rien entendre, le roman change de voix. Justin, fils de Thomas et Maggie, raconte la suite.

C’est un adolescent de 17 ans, lucide donc en « crisse ». Avec une famille pas sainte du tout comme la sienne, ­comment faire autrement. Les rares issues se referment à mesure qu’on les entrevoit. Justin (qui lui ne ­s’exprime pas entre parenthèses !) en fait le constat : « rien ne se peut ici, c’est un rêve, un voile d’improbabilités qui ­n’arrêtent pas de se produire ».

La seule certitude, c’est la colère qui éclate et le désespoir qui la ­sous-tend, celui qui tient enchaînés chaque membre de cette trinité familiale et les unit malgré eux.

Mathieu Blais décrit avec précision cet enfer au quotidien, peuplé non pas de monstres, mais d’humains ­dépassés par les événements et par leur propre petitesse. Leurs drames restent ­néanmoins cachés, entre parenthèses, jusqu’au jour où ils débordent. La force de (Sainte-Famille), c’est de nous obliger à ouvrir les yeux avant.

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