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L’art de dominer mentalement son adversaire politique

L’art de dominer mentalement son adversaire politique
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C’est une constante en politique: un camp cherche toujours à dire à l’autre de quelle manière se comporter. La gauche explique à la droite comment être à droite, et cette dernière explique à la gauche comment être à gauche. Il en est de même pour les fédéralistes et les souverainistes au Québec. Mais dans ces débats, il y a toujours un camp qui a l’avantage. Il y a toujours un camp qui parvient à imposer son langage et sa vision du monde.

La gauche française, par exemple, domine intellectuellement depuis longtemps la droite, qui s’excuse sans cesse d’exister et de ne pas être de gauche. Elle balise l’espace où la droite est autorisée à se mouvoir: elle détermine les critères de respectabilité auxquels elle devra se soumettre si elle ne veut pas se faire accuser de dériver, de déraper et de basculer dans l’extrémisme.

Longtemps, au Québec, les souverainistes ont eu l’avantage du débat. Les fédéralistes, du moins, ceux évoluant à l’Assemblée nationale, étaient obligés d’évoluer sur le terrain du nationalisme. Ils devaient défendre le français, rechercher la société distincte et s’opposer aux visées centralisatrices d’Ottawa. Ils devaient, en d’autres mots, se montrer clairement favorable au nationalisme même s’ils en proposaient une version plus «modérée».

C’était l’époque de Robert Bourassa. S’ils refusaient d’assumer ce nationalisme, les fédéralistes étaient accusés de renier le Québec et de se soumettre au Canada anglais ou à Pierre Elliot Trudeau, que le commun des mortels jugeait très sévèrement, même si nous l’oublions aujourd’hui. Les fédéralistes radicaux à la Trudeau ne parvenaient pas à se faire une place dans la vie politique québécoise et devaient aller à Ottawa.

En gros, les fédéralises devaient se montrer compréhensifs devant l’option souverainiste, comme s’ils devaient se justifier de ne pas y adhérer. Rarement, ils avançaient contre elles des raisons de fond. Ils se contentaient de raisons pratiques et financières. Le message était globalement le suivant: l’indépendance, ce serait peut-être bien, mais ça couterait trop cher. C’était le discours du fédéralisme rentable.

Mais depuis une vingtaine d’années, les fédéralistes, peu à peu, ont repris l’avantage du débat. La défaite de 1995, le traumatisme autour des déclarations de Jacques Parizeau sur le vote ethnique, la montée en puissance à travers le monde de l’idéologie diversitaire ont placé les souverainistes québécois sur la défensive. Ce sont les fédéralistes qui imposent désormais leurs critères de respectabilité aux souverainistes. Ils se définissent évidemment autour de la question identitaire.

Les fédéralistes sont parvenus à disqualifier moralement la question pourtant centrale de la survie du peuple québécois, dont douteraient seulement aujourd’hui les esprits chagrins et les paranoïaques. Ils sont parvenus à imposer l’idée qu’on ne saurait sérieusement parler aujourd’hui de l’avenir du Québec en ces termes sans se voir décrédibiliser. Le nationaliste inquiet pour l’existence de sa patrie ne serait en fait d’un réactionnaire aux penchants xénophobes. Au mieux, les fédéralistes concèdent qu’il faudra toujours être vigilant pour l’avenir du français en Amérique, mais ils ne donnent aucune portée politique à cette vigilance.

Le test de respectabilité est assez simple, finalement. Si les souverainistes se plient aux canons de l’idéologie diversitaire, favorisent des seuils d’immigration élevés, se disent hostiles à une conception rigoureuse de la laïcité, chantent les accommodements raisonnables et dédramatisent la situation du français à Montréal alors, on les présentera comme des souverainistes modernes, ouverts et respectables. En gros, un souverainiste respectable se tient loin du discours identitaire.

Mais si les souverainistes réaniment les raisons historiques, culturelles et identitaires de faire l’indépendance, s’ils critiquent l’immigration massive, s’ils font le procès du multiculturalisme canadien et ne se soumettent pas à la logique des accommodements raisonnables, s’ils dénoncent l’anglicisation de Montréal, s’ils plaident pour une laïcité décomplexée respectueuse du patrimoine historique québécois, on les accusera de verser dans l’intolérance, le repli sur soi et de condamner la société québécoise à la régression.

En gros, le seul souverainiste respectable est celui qui vide son projet des raisons fondamentales pour lesquelles il y a une question nationale au Québec. Le seul souverainiste qui passe le test de la respectabilité médiatique est celui qui renonce au nationalisme. Les nombreux analystes qui font l’actualité en la commentant relaieront cette vision sur une base régulière. Le système médiatique, en fait, a intériorisé dans ses catégories d’analyse ce procès du nationalisme.

L’environnement médiatique deviendra très hostile aux souverainistes qui ne louvoient pas. On sait le sort qu’on leur réservera: on les accusera de populisme, d’électoralisme, de flatter les aspects les plus sombres de la condition québécoise, d’exciter les peurs et de créer un environnement propre à tous les dérapages. On surveillera leurs propos comme s’il fallait toujours les prendre en défaut de nostalgie pour un passé fantasmé.

Les souverainistes soucieux de leur respectabilité mondaine comprennent le message. Ils se taisent. Mais ce qui est encore pire, c’est lorsque des souverainistes intériorisent vraiment ce message et y adhèrent sincèrement. On les verra alors faire le procès de leur propre camp, qu’ils accuseront d’avoir trahi les exigences de l’humanisme. Le système médiatique leur accordera une promotion symbolique en les décrétant «consciences morales» de leur famille politique.

Mais le souverainiste pénitent et dénationalisé est condamné, peu à peu, à ne pas comprendre son propre souverainisme, qu’il cherchera à raccrocher à des raisons secondaires. Un souverainisme sans identité et sans référence au peuple qui est traversé par l’aspiration à la pleine existence nationale n’a pas grand sens. Peu à peu, aussi, ce souverainiste inhibé ne comprendra plus la charge existentielle de son projet et pourra dédramatiser son abandon.

Nul ne s’attend à ce que le souverainisme renaisse bientôt. La politique est cruelle pour les idées trop souvent battues et le souverainisme est le grand perdant du dernier demi-siècle. Le camp souverainiste est tiraillé entre ceux qui ne veulent rien céder aux circonstances, ceux qui veulent exagérément les épouser et bien d’autres postures. Le leadership souverainiste n’a plus l’initiative historique. On ne voit pas quelle stratégie pourrait le faire renaître miraculeusement.

L’avenir du souverainisme dépend plus largement d’une réaffirmation nationaliste. Le nationalisme, pour reprendre l’offensive, doit cesser de se soumettre à la vision du monde de ses adversaires, reprendre l’offensive intellectuelle et ne plus se plier devant les sermons quotidiens ou hebdomadaires de ceux qui voient dans le désir d’exister du peuple québécois une manifestation d’intolérance à condamner.